Notre 'maison', le 'monde
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La grande et merveilleuse `maison' de l'humain... Elle peut malheureusement aussi devenir décharge de nos turpitudes.

Notre espace d'humanité.  L'humain habite un espace. Notre espace d'humanité. Aucun d'entre nous ne survit sans s'y désaltérer, sans s'y nourrir, sans y respirer. Pas seulement physiquement!

Le sens habite un espace. Avant même que `je' ne devienne homme, déjà il y a un espace où le `çà' du sens de l'humain se déploie. Avant que `je' ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où `ça' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un `Umwelt'. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence. L'espérance est donc logée différemment dans différents espaces à travers l'espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.

L'espace où l'humain se décide n'est pas d'abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la géométrie, mais un espace-temps concret et vivant. Un espace où les `contenus' sont en interaction avec le `contenant'. Un espace qui est en même temps `plus' que la somme des parties qui l'occupent et qualitativement différent d'elles. Un espace quasi biologique qui a déjà sa densité et son intensité spécifiques. Quelque chose comme un milieu de vie, un habitat...

Notre condition spatiale. Il faut commencer par réfléchir sur la condition `spatiale' de l'humain qui est nécessairement `logé' quelque part. L'humain, en effet, habite un espace. Le sens habite un espace. Avant même que `je' ne devienne homme, déjà il y a un espace où le `çà' du sens de l'humain se déploie. Avant que `je' ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où `ça' désespère. L'espérance est présente ou absente d'un `Umberto'. Elle affecte qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d'une contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n'en parle tellement elle va de soi. Il y a des espaces où se fait criante son absence. L'espérance est donc logée différemment dans différents espaces à travers l'espace et le temps. Et elle y prend forme différemment.

L'espace dans l'espace. Est-il possible de mesurer un espace à l'intérieur de cet espace lui-même ? Donc nécessairement avec les instruments (d'analyse, de mesure...) de cet espace ? Une comparaison s'impose; elle vient de la théorie de la relativité einsteinienne. La longueur de nos mètres et la durée de nos horloges terrestres sont nécessairement déformées de par leur localisation spatio-temporelle. Nous ne mesurons jamais qu'à la mesure de nos déformations. Cela n'empêche pas la théorie de la relativité de pouvoir être formulée. Mais cela n'est possible qu'à travers une `sortie' - intellectuelle sans doute - de notre espace `naturel' du pensable et du possible.

Il faut donc sortir. L'esprit le permet. L'intérieur ne devient intelligible pleinement qu'à partir de l'extérieur. C'est du `dehors' et du dehors seulement que le `tout' s'éclaire en vérité. Mais peut-on sortir jusqu'à l'infini ? Sans doute est-ce là `bris' à jamais condamnée et qui pourtant ne doit pas condamner l'effort à la limite.

Englobant. Il ne s'agit pas de l'espace abstrait de la géométrie. Il ne s'agit pas seulement de l'espace physique des extensions matérielles. Il ne s'agit qu'accessoirement des terrains jalonnés du géographe. Il s'agit essentiellement de l'espace humain. Une fois qu'on a souligné cet humain, toutes les autres dimensions, même les plus `matérielles' ou les plus `abstraites', vont s'y retrouver.

Il s'agit de l'espace humain total. Un espace pluridimensionnel avec toutes ses dimensions `humaines', géographiques, écologiques, géopolitiques, économiques, culturelles, épistémologiques, pragmatiques, spirituelles...

Il s'agit de notre espace d'humanité. Notre `oïkos'. Notre maison d'humanité qui appelle une `écologie' du souffle.
Différentes images peuvent s'en donner. Il y a le `territoire' qui délimite l'espace vital. Il y a la `sphère' qui englobe un possible ou une influence. Il y a la `bulle' de la science fiction qui enferme les conditions de survie dans n'importe quelle situation. Il y a la `coquille' dans laquelle se retire une frileuse suffisance. Il y a la `maison' qui abrite un foyer d'intimité.

Cet espace a une épaisseur. Il s'est historiquement constitué. Non seulement par accumulation de strates superposés mais essentiellement à travers la dynamique spécifiquement humaine des rencontres, des affrontements, des luttes et des défis sans cesse rencontrés et sans cesse provoqués. Cette fondamentale historicité de notre espace relativise nos actualités pour nous situer dans la longue durée.

Le `monde' est ainsi le concept totalisant de l'englobant de notre espace d'humanité, et, partant, du contenant de notre condition humaine.

Imago mundi. En fait, cette idée de l'englobant n'a surgi que tardivement dans la prise de conscience humaine. Durant de très longs millénaires, l'homme se sentait vivre sur quelque chose comme une immense surface plane. Chaque groupe humain se situait en territoire connu quelque part au centre de ce plateau. Au-delà s'étend un vaste no man's land. Du côté des extrêmes, là où l'horizon dessine la rencontre avec la voûte céleste, les limites restaient inabordables. Elles pouvaient seulement être habitées par l'imaginaire.

C'est une telle image du monde, profondément sécurisante, qui va être bouleversée avec la vision de notre terre comme un corps céleste. Devenu sphère, avec la possibilité d'en faire le tour, le monde devient en même temps pensable. Il se centre sur lui-même. Il se centre sur nous. Finalement il ne voudra plus dépendre que de nous. Sphère relative perdue dans un univers quasi infini. En quête de son référentiel. Laissé désormais à lui-même, notre monde-sphère va courir son aventure. Entre sécurité et insécurité. A travers le risque.

Espace d'intégration. Chaque espace d'humanité - qu'il soit personnel, social ou culturel - intègre et exclut. Il intègre ce qui est compossible avec ses préalables. Il exclut ce qui refuse cette intégration. Entre cette intégration et cette exclusion se joue en fait son originalité. Dis-moi ce que tu intègres et ce que tu exclus et je te dirai qui tu es.

Ce qui est ainsi intégré est de l'ordre de l'englobé. Mais un englobé - comme les éléments dans un tout - ne trouve son sens et sa raison qu'à l'intérieur d'un englobant. Concrètement, le discernement n'est pas toujours facile, l'englobé se prenant pour l'englobant. Sans oublier qu'un 'englobant' peut se trouver 'englobé' à un niveau plus large.

Dis-moi ton englobant. J'entends l'ultime espace hors duquel il n'y a plus pour toi que vide et in-différence. Donc l'espace total de la 'maison' que tu habites et qui te donne tout ce dont tu as besoin (matériellement, socialement, psychologiquement, intellectuellement, spirituellement) pour vivre et pour survivre. Ton absolu 'oïkos'.

Un espace humain est très différent d'un autre espace humain. Cette différence est la marque propre de la liberté. Se révèlent dès lors d'une importance capitales ces questions: Quelles sont fondamentalement ces différences et quels sont les critères de ces différences ?

Le milieu humain. Il est essentiellement social. C'est l'espace d'un `nous' et c'est ce `nous' qui lui confère en même temps sa qualité propre. Ce `nous' n'est pas simplement un ensemble, un pluriel de singuliers, une collection ou un collectif, mais une réalité vivante originale se déployant en tel temps et en tel lieu. Ce `nous' n'est certes pas sans les multiples `je' qui le constituent. Mais en même temps c'est lui qui les précède et les étreint.

L'éthologie peut souligner de nombreuses et troublantes ressemblances entre le règne animal et le règne humain. Reste cependant la différence. Elle est criante. Le chimpanzé demeure grosso modo identique à lui-même à travers les espaces et les temps. L'homme ne cesse de traduire l'humanité au pluriel en une incroyable diversité culturelle.

Le milieu humain existe chaque fois comme espace de l'humain constitué en telle région du globe et à tel moment de l'histoire. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications. Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...

Matriciel. Cet espace de l'humain est matriciel. Il porte en gésine. Le petit de l'homme sorti du sein biologique n'est encore qu'une sorte de `matière première' à hominisation. Son humanité fœtale n'arrive à maturation qu'à travers un long engendrement dans le milieu humain et son dialogue qui, d'une certaine façon, précède la parole.

La culture et les cultures. Il y a ce qui est donné avec la naissance. Il y a ce qui se donne par conquête. Les deux dimensions se recoupent. Les frontières sont indiscernables. L'homme se trouve dans l'impossibilité absolue de faire l'expérience de ce que serait la simple biologie sans l'esprit. L'homme est fondamentale unité physico-bio-psycho-socio-spirituelle. Que l'homme se soit dressé bipède et vertical, ce phénomène est-il naturel ou culturel ? En l'homme la matière est pétrie d'esprit. En l'homme l'esprit embrasse la matière. Sous quelque forme et à quelque niveau que nous tentions de les cerner, déjà la `nature' se manifeste avec un indice de `culture', déjà la `culture' n'est pas sans `nature'.

En fait il n'est pas faux de dire que la culture devient pour l'homme nouvelle `nature'. L'essentiel singulier de `la' culture se traduit inlassablement au pluriel. Une très grande variété de cultures particulières surgit à travers l'espace géographique et le temps historique. Une même humanité se traduit et se réalise de façons différentes. Toute culture est en effet synthèse vivante originale. Elle noue en un tout organique une multiplicité et une diversité de contenus. Elle les intègre dynamiquement en une synthèse totalisatrice et cohérente. La totalité `contenante' devient ainsi plus significative que les contenus eux-mêmes. L'ensemble devient plus que la somme des composants.

Chaque culture articule ainsi de façon originale et différentielle, à la manière d'un langage, les éléments culturels entre lesquels s'instaure une relation. Comment concevoir cette articulation intégratrice ? Les éléments s'intègrent-ils parce qu'ils `fonctionnent' ensemble, en s'ajustant et se réajustant sans cesse au tout, comme le pensait, par exemple, l'école fonctionnaliste avec Malinowski ? Ne faut-il pas plutôt dépasser une telle approche quasi mécanique et chercher, comme l'ont fait Benedict et l'école thématique, un intégrateur plus spécifiquement humain ? Du côté des buts, des vouloirs, des motifs, du sens, du projet. Quelque chose comme un système de significations, fut-il inconscient, qui régit la `configuration' d'ensemble de l'espace culturel.

Les innombrables cultures constituées présupposent une matrice constituante. Une matrice commune qui donne naissance à l'humain universel. Que peut-être fondamentalement cette matrice ? Est-elle identifiable avec autre chose que le logos ? Le Verbe archéologique qui engendre l'humain en tant qu'humain. Le logos anthropogène.