Enfant
de l'ouvert
L’humain vit essentiellement
de son souffle. C’est-à-dire de sa vie spirituelle. Et le souffle ne
survit que dans l’ouvert.
Pourquoi les civilisations
meurent-elles ?
Lorsqu’elles
s’essoufflent... La raison n’est pas différente de celle qui préside à la
mort de n’importe quel système vivant. Elle s’énonce de façon très simple. Un
vivant meurt lorsqu’il se ferme et, en se fermant, perd sa différence de
potentiel et succombe ainsi à son entropie.
L’énergie spirituelle ne
‘fonctionne’ pas différemment de l’énergie tout court. Les raisons profondes de
sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie et de la néguentropie. Le
paradigme thermodynamique les met en lumière. Entre déclins et renaissances.
Entre fatigue et vitalité. La dégradation de l’énergie spirituelle. Les
ressourcements prophétiques d’une ‘foi’ commune. Les capteurs bien ou mal
orientés. Les réservoirs vides ou pleins. Les recyclages possibles ou
impossibles. La vitalité ou les renaissances impliquent haute énergie
spirituelle et grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent la pente en
sens inverse.
Mortelles in-différences
!
Différences
Une culture engendre de plus en plus de
différences. Mais déjà elle ne se constitue qu’à partir d’une concentration
de différences. A l’origine des multiples cultures historiquement apparues
il y a cette condition nécessaire bien que non suffisante de quelque chose comme
une ‘oasis’ de densité humaine, le long d’un fleuve nourricier, par exemple, ou
bien dans une plaine fertile. Toute culture est inséparable d’une
agri-culture qui sédentarise une concentration humaine croissante. Aucune
grande culture ne s’est constituée sans céréale, ce concentré miraculeux
de glucides, de protides et de lipides avec ses sels minéraux et ses
vitamines... Ce milieu humain concentré intègre un maximum de différences
personnelles, puisque l’homme est la seule espèce où les individualités se
différencient fortement et se différencient d’autant plus fortement qu’ils
forment une plus grande communauté. C’est une telle communauté étreignant un
maximum de différence qui devient source de culture marquante. Une telle
concentration communautaire induit toute une série d’autres
diversifications et d’autres intensifications comme par exemple la
différenciation des tâches ou la production plus intensive de subsistance. C’est
toujours une différence concentrée en même temps qu’une concentration
différenciée qui fait ce mélange détonnant provocateur d’humanité.
Entre Source chaude et Puits froid
L’énergie spirituelle est fille de la différence.
Elle fonctionne entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique
est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus
le sens est pertinent.
Une grande philosophie, par exemple, est celle
dont les concepts essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel
importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes de salut, les
projets politiques, etc.
La source chaude se situe face au puits froid
comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif face au négatif.
Elle est de l’ordre de la néguentropie face à l’entropie. En fait
il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques. La source chaude
n’est qu’en face d’un puits froid. Le puits froid n’est qu’en face
d’une source chaude.
Ce qu’est concrètement la source chaude et le puits
froid de l’énergie spirituelle de l’humain et comment joue le face-à-face de
l’entropie et de la néguentropie se dévoilera progressivement au cours de notre
démarche.
Le puits froid du sens n’est pas ‘négatif’ de façon absolue.
Que serait la vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de questions ? Et
que serait une question qui ne reposerait pas sur un vide, en l’occurrence un
vide de savoir, une ignorance ? La dynamique de la recherche et de la
connaissance ont autant besoin d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas
autrement avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans le
désir. Mais qu’est fondamentalement le désir sinon un manque qui appelle un
plein ? Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui
t’habite.
Un espace ouvert
Il s’agit de notre
espace d’humanité. Notre ‘oïkos’. Notre maison d’humanité qui appelle
une ‘écologie’ du souffle.
Il faut commencer par réfléchir sur la
condition ‘spatiale’ de l’humain qui est nécessairement ‘logé’ quelque part.
L’humain, en effet, habite un espace. Le sens habite un espace. Avant même que
‘je’ ne devienne homme, déjà il y a un espace où le ‘çà’ du sens de l’humain se
déploie. Avant que ‘je’ ne désespère, par exemple, déjà il y a un espace où ‘ça’
désespère. L’espérance est présente ou absente d’un ‘Umwelt’. Elle affecte
qualitativement un milieu. Elle se vit et se respire comme le climat d’une
contrée ensoleillée. Il y a des espaces où personne n’en parle tellement elle va
de soi. Il y a des espace où se fait criante son absence. L’espérance est donc
logée différemment dans différents espaces à travers l’espace et le
temps. Et elle y prend forme différemment.
L’espace où l’humain se décide
n’est pas d’abord la simple structure spatiale abstraite et vide de la
géométrie, mais un espace-temps concret et vivant. Un espace où les ‘contenus’
sont en interaction avec le ‘contenant’. Un espace qui est en même temps ‘plus’
que la somme des parties qui l’occupent et qualitativement différent d’elles. Un
espace quasi biologique qui a déjà sa densité et son intensité spécifiques.
Quelque chose comme un milieu de vie, un habitat...
Différentes images
peuvent s’en donner. Il y a le ‘territoire’ qui délimite l’espace vital. Il y a
la ‘sphère’ qui englobe un possible ou une influence. Il y a la ‘bulle’ de la
science fiction qui enferme les conditions de survie dans n’importe quelle
situation. Il y a la ‘coquille’ dans laquelle se retire une frileuse suffisance.
Il y a la ‘maison’ qui abrite un foyer d’intimité.
Le milieu humain est
essentiellement social. C’est l’espace d’un ‘nous’ et c’est ce ‘nous’ qui
lui confère en même temps sa qualité propre. Ce ‘nous’ n’est pas simplement un
ensemble, un pluriel de singuliers, une collection ou un collectif, mais une
réalité vivante originale se déployant en tel temps et en tel lieu. Ce ‘nous’
n’est certes pas sans les multiples ‘je’ qui le constituent. Mais en même temps
c’est lui qui les précède et les étreint.
L’éthologie peut souligner de
nombreuses et troublantes ressemblances entre le règne animal et le règne
humain. Reste cependant la différence. Elle est criante. Le chimpanzé demeure
grosso modo identique à lui-même à travers les espaces et les temps. L’homme ne
cesse de traduire l’humanité au pluriel en une incroyable diversité
culturelle.
Le milieu humain existe chaque fois comme espace de
l’humain constitué en telle région du globe et à tel moment de
l’histoire. Espace de la raison constituée avec ses possibilités et ses
impossibilités épistémologiques et pragmatiques. Espace de la parole
constituée à travers les philosophies et les lettres. Espace du savoir
constitué à travers les sciences ou les mythes. Espace de la sensibilité
constituée à travers les arts, les modes, les séductions... Espace des
constructions. Espace des innovations. Espace des surgissements. Espace des
décadences. Espace des techniques. Espace des réseaux et des communications.
Espace des affrontements. Espace du désir. Espace des croyances. Espace
des rêves. Espace des projets. Espace des valeurs. Espace des utopies...
Cet espace de l’humain est matriciel. Il porte en gésine.
Le petit de l’homme sorti du sein biologique n’est encore qu’une sorte de
‘matière première’ à hominisation. Son humanité foetale n’arrive à maturation
qu’à travers un long engendrement dans le milieu humain et son dialogue qui,
d’une certaine façon, précède la parole.