Matrice de l'humain
Pour naître humain suffit-il d'être engendré dans le sein d'une femme ? La nature engendre chaque vivant selon son espèce dans une matrice spécifique. Mais la matrice `naturelle' de l'espèce humaine suffit-elle à engendrer authentiquement cet `enfant d'ailleurs' qu'est l'homme ? La matrice `biologique' est certes condition sine qua non. Est-elle raison suffisante ? Par exemple, que devient le petit de l'homme abandonné à la simple nature ? Qu'y a-t-il de proprement `humain' chez l'enfant-loup ? Il n'est ni homme ni complètement loup. Un monstre plutôt !

Au sortir de sa matrice naturelle, l'homme ne fait que balbutier son humanité. La matrice biologique n'engendre encore que le préalable. Pour donner naissance à l'authentique spécifique humain, une autre matrice est indispensable. Comment la caractériser cette matrice `différente' ? Mais ne l'avons-nous pas déjà désignée ? En parlant dès le début de notre démarche d'espace d'humanité. Cet espace vital qu'on peut tout aussi bien appeler `espace culturel' dans lequel l'animal humain poursuit son ontogenèse du côté de l'autre. L'authentique maternité et l'authentique paternité sont donc moins procréatives qu'éducatives. Au sens le plus fort qui reste à ce terme de son étymologie. Ex-ducere. Conduire hors de... Très loin hors de et sans jamais s'arrêter.

Au singulier, ‘la’ culture s’identifie avec la matrice universelle du spécifique humain, culture constituante interactivement humanité constituante. Concrètement cependant elle ne se manifeste qu’au pluriel, à travers la différence des espaces et des temps, en autant de cultures constituées. Sur fond d’éternel humain, sur fond d’universelle culture constituante, chaque culture particulière se constitue dans la différence comme création originale.

Le sens n’est chez lui que dans l'espace de la différence. De cet espace on peut essayer de tracer les coordonnées. Celles-ci peuvent se trouver dans les quatre dynamiques fondamentales du projet humain. A savoir l’être-soi, l’être-vers, l’être-avec et l’être-plus. Ces quatre dynamiques jouent amplement à travers nos lexiques. Sous forme de racines-préfixes - In - Ex - Cum - Trans - qui sont également les dynamiques de notre verbe.
L’espace culturel est l’espace épistémologique et pragmatique qui définit, pour une humanité donnée et à une époque donnée, les référentiels et les coordonnées de la connaissance et de l’action, toujours conditionnées selon des possibilités et des impossibilités. Concrètement cela veut dire que l’intelligibilité et la faisabilité, la science et la technique, la compréhension et la création, fonctionnent toujours à l’intérieur de certaines limites et de certaines déterminations.
Chaque culture, chaque moment culturel, recèle des obstacles épistémologiques et pragmatiques c’est-à-dire des résistances au pensable et au praticable. Ces résistances résistent en même temps à leur mise en lumière. Aucune culture n’est consciente de ses propres obstacles. Ce n’est qu’à partir du dehors qu’ils se dévoilent. A partir de l’autre... L’autre culture. Ou l’autre regard. Prophétique.
Ce sont les révolutions épistémologiques et les révolutions pragmatiques qui signifient la rupture de tel ou tel de ces obstacles dans une culture donnée. En même temps, elles ouvrent l’espace pour le redéployer de façon nouvelle par réajustement systémique.