L’autre révolution


Une révolution prend sa dynamique du côté de l’antithèse, du côté de sa dynamique d’exode. Il faut quitter un vieux monde et conquérir un nouveau.

Deux grandes ruptures ouvrent fondamentalement de nouvelles possibilités humaines. Deux gigantesques révolutions. Et deux seulement ! Toutes les autres s’en nourrissent et s’articulent sur elles. Dix mille ans nous séparent des émergences de la première. Et quatre mille ans des origines de la seconde. Entre les deux ruptures, une infinie différence. La rupture néolithique joue en
horizontalité. La rupture judéo-chrétienne est verticale.

La révolution judéo-chrétienne n’est pas une révolution parallèle. D’une part elle surgit à partir de la révolution néolithique, au cœur de la révolution néolithique. D’autre part elle signifie une rupture radicale du mouvement-même de la révolution néolithique. Elle est révolution dans la révolution. Bien plus, elle est révolution permanente au cœur même de sa propre révolution.

Révolution judéo-chrétienne... Entre ‘judéo’ et ‘chrétien’ le trait d’union traduit la permanence du même Esprit. Contrairement à la révolution néolithique qui se conjugue au pluriel à travers des temps, des lieux et des modalités différentes, la révolution judéo-chrétienne est unique. Elle est en quelque sorte insolite. Elle commence non par une nécessité évolutive commune mais par un nom propre – Abraham – et une décision personnelle. Son universalité n’est pas de fait mais de droit.

Au cœur de la révolution du néolithique surgit une autre révolution. Elle commence avec une personne. Elle commence en alliance avec l’Autre. Dans le Souffle de l’Esprit.

Dieu dit à Abram: “Quitte ton pays, ta famille, la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi un grand peuple. Je te bénirai. Je rendrai ton nom illustre. Sois une bénédiction pour tous !” (Genèse 12,1-2). C’est à partir d’Abraham que la radicale nouveauté se lève. Quitte tes sécurités. Cours l’aventure de la liberté. Existe comme personne devant ton Dieu. Sois le père des enfants de la Promesse.

Ces éternels ’nomades’ spirituels que sont les sémites juifs, ils ne le sont ni par hasard et par nécessité. Ils le sont par choix. Ils le sont non par défaut mais par lucidité... Les Egyptiens, les Chaldéens, les Babyloniens, les Grecs, à plus d’un titre, pouvaient les regarder comme des ’sauvages’. Non sans raisons. Ne sont-ils pas les contestataires des aliénations de la ’civilisation’ ?

Cette révolution commence par une dénonciation de la vanité foncière de cette ’bulle’ en clôture qu’instaure le projet néolithique. Il y a comme une critique implicite des acquis du néolithique dès le Livre de la Genèse. L’homme succombe à la tentation de ‘maîtrise’ totale: vous serez comme des dieux... C’est la chute. Survient en catastrophe un monde d’illusions, de problèmes et de peine. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Un monde d’après. Succédant à un monde d’avant. L’innocence désormais perdue. Le souci. Le souci-à-la-mort. Le costume et toutes les coutumes cache-misères à sa suite. Le travail. Pour ne pas mourir. Et pour finalement mourir quand même !

Désormais le champ se cultive et l’avoir s’accumule par souci du manque. La division du travail et sa suite, l’envie. Jusqu’au meurtre. Caïn tue son frère Abel. Les hommes seront à la peine, forgerons comme Tubal-Caïn ou constructeurs de villes comme Hénoch. Constructeurs jusqu’à la démesure. Babel. La ruine. Finalement le Déluge... Mais Abraham pouvait-il paraître avant le Déluge ?