L'Alter en exode, nomade de l'Absolu



L'ouvert


La nouveauté judéo-chrétienne brise les cycles de la fatalité et ouvre le temps en avant de lui-même. Elle libère l'histoire du fatum de l'éternel retour. Le cercle s'ouvre en vecteur. Alpha et Oméga ne se rejoignent plus que sur un autre plan. L'histoire est ouverte à sa transcendance et à son eschatologie. L'impossible lui-même est possible. Rien n'est jamais joué définitivement. Il n'existe pas d'impasse sans issue. Au creux de la catastrophe le prophète sait encore crier l'espérance.


L’Esprit dit: Va !


Un berger en plein désert. Moïse. Une chose étonnante: un buisson qui brûle sans se consumer. Et du milieu du feu, la voix de l’Esprit:
Et maintenant, va ! “Je t’envoie chez Pharaon: tu feras sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël”. (Exode 3,10).

Parole de Dieu... Souffle de Dieu tellement compromis avec l’aventure de l’homme que cette Histoire est dite Sainte.

Ils sont partis... L’extraordinaire geste de Dieu avec son peuple ! L’événement le plus marquant de l’Ancien Testament. Evénement historique unique et en même temps paradigme pour l’homme de tous les temps. Tu n’as jamais fini de quitter les terres de servitude.





Partir

Quitter les terres ‘natales’. Vers une terre promise. L’espérance est en
exode.

Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ? Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ?


Il doit bien y avoir un sens. Où le chercher ? Et si ce sens ne se trouvait pas sur la ligne horizontale de l’écoulement temporel mais sur cette autre ligne qui la traverse verticalement ?


Histoire

En cet unique espace culturel, le nôtre, par l'irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l'homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d'Histoire, créateur d'historicité. Le seul espace culturel également où l'angoisse peut profondément pénétrer !

L’homme est
pro-voqué par l’Autre à devenir créateur d’Histoire. L’humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il lui reste à risquer l'aventure... Il se trouve irréversiblement pris dans le flux de la temporalité. Il se trouve irrémédiablement embarqué dans l’Histoire. Et non seulement lui-même, mais sa compréhension est elle-même embarquée. Nous ne nous comprenons pas hors de cet embarquement.

Au risque de l'Histoire

La catégorie d'histoire n'est pas moins essentielle dans la Bible que celle de création. Rien n'est avant l'acte créateur sinon l'acte lui-même. L'acte créateur est le premier acte historique. Il est commencement de l'histoire. A partir de lui, l'être surgit dans l'histoire. A partir de lui, l'être s'identifie à l'histoire. Non seulement durant les six premiers jours...

Le Créateur lui-même, tel qu'il se révèle à travers une aventure historique et tel qu'il se manifeste dans la Bible, se livre au risque de l'histoire. L'acte de création, en effet, fait surgir l'être dans l'ouvert. Avec tout ce que cela implique. Le cosmos, dès lors, n'est plus pensable qu'en gestation et en création continue et permanente. Il est en route. Il est en exode. Il connaît les ratés aussi bien que les miracles. Livré à l'aventure et au risque.



Embarqués dans l'Histoire

En cet unique espace culturel, par l'irruption de la nouveauté judéo-chrétienne, l'homme a été pro-voqué, défié, à devenir créateur d'Histoire, créateur d'historicité. Le seul espace culturel également où l'angoisse ait profondément pénétré.
 
L'humain est projeté hors de lui-même. Hors de ses sécurités. Il lui reste à
risquer l'aventure... Il se trouve irrémédiablement embarqué dans l'histoire.

Voici que se rompent les ataviques mécanismes de défense contre l'urgence temporelle. Voici qu'il faut affronter l'ancestrale peur humaine devant l'aventure et le risque. Voici que se brise le cercle sécurisant de l'éternel retour. Cela peut être exaltant. Cela ne peut manquer d'être en même temps infiniment angoissant. Désormais l'homme est devenu
responsable de son présent et de son avenir ! Et personne n'écrit plus l'histoire à sa place.

Désormais c'est à l'homme d'écrire l'histoire des dieux ! Avec Dieu sans doute. Mais dans un rapport personnel qui laisse responsable l'autonomie humaine, et ouvert le risque. Tâche infiniment exaltante mais en même temps infiniment angoissante. La grande peur humaine principiellement vaincue. Mais l'angoisse exacerbée. Les mécanismes de défense brisés. Le cercle fatal rompu. L'homme est pro-voqué par l'Autre. Vers l'Autre. L'en-avant de la Terre Promise. A travers la rupture de l'Exode.

L'homme ose s'embarquer dans l'Histoire. Assumer l'Histoire. Créer l'Histoire. Et par elle se créer lui-même. Paradoxalement non dans l'in-sistance sur l'être mais dans le risque du non-être ouvert à l'autre être. Risquer l'aventure...

L'intelligibilité de l'histoire est identiquement intelligibilité de l'homme. L'humain est ex-posé dans l'histoire. Il est en même temps fils de l'histoire. L'histoire propulse l'homme dans sa liberté. L'histoire est l'espace de son é-ducation, de sa culture, de son exode.

Exode

La Bible se résume en l'Exode. C'est-à-dire ce mouvement infini hors de. Tout le reste est en dépendance de l'Exode. Même la `Création'. Si le concept de `création' est fondamental dans la théologie biblique, celui d' `histoire' ne l'est pas moins. Les deux se rejoignent en un profond rapport à la fois logique et ontologique. La `création', premier temps de l'histoire, ouvre l'histoire comme une suite indéfinie de moments créationnels.

Exode de toutes choses hors du néant. Irruption de l'originel Alpha qui tend ensuite vers Oméga, dans l'ouverture d'un en avant vers ce topos du futur qui est u-topos. Si bien que la véritable genèse est moins au début qu'à la fin. Cette tension vers la nouvelle création. Cet eschaton d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux. Cette montée vers la nouvelle Jérusalem, qui n'aura plus ni soleil ni lune comme luminaire mais seulement le Fils de l'Homme. Et peut-être n'avons-nous pas encore fini d'explorer les profondeurs de la matière telle que la Bible la pressent en ses infinies possibilités créationnelles. Un très profond lien entre cosmos et logos. Quelque chose comme une `matière spirituelle' avec ses possibilités d'infinis développements, c'est-à-dire d'infinis exodes d'infinies formes. Vers un nouveau concept de `nature' .

L'Exode, un événement historique unique et en même temps paradigme pour l'homme de tous les temps. Paradigme de toute authentique libération. Paradigme de l'espérance. Tu n'as jamais fini de quitter les terres de servitude.

Archétype de tout exode : la sortie d'Egypte, la traversée du désert, l'entrée en terre promise. Une suite de jubilations et d'anti-jubilations. Une série de jubilations sur fond de négativités. Libération après les séculaires servitudes en terre étrangère. La manne en abondance après la faim. L'eau du rocher après la soif. La guérison par le serpent de bronze après les morsures venimeuses. La nuée lumineuse après les longs silences de Dieu. Le retour de Moïse après l'absence déroutante du guide. La terre promise après une si longue marche à travers le désert...


 


Appelé à courir cette aventure: l'homme libre

Non pas fatale parcelle de Dieu, non pas particule divine en orbite autour de l'Absolu, mais existence créée de rien par grâce, nouvelle origine autonome surgie dans l'Histoire, personne en réciprocité personnelle avec le Père. Créé créateur à l'image et à la ressemblance de Dieu, l'homme dispose d'un champ de décision et d'action indéfini, où l'agir divin n'écrase pas son agir et où le vouloir divin n'est pas le destin de son vouloir. C'est là qu'en verticale alliance l'homme est responsable de promotion d'authentique humanité, de divine humanité. C'est en ce champ et non pas dans la fuite que se font les semailles et les moissons pour la vie éternelle.



Retour dans l’éternel retour ?

Si grande que soit la nostalgie de chercher refuge dans le sein de la boucle, cela est désormais impossible. On ne retourne pas une deuxième fois dans le sein maternel. Une fois contaminé par l'inquiétude historique on ne retrouve plus l'innocence de l'éternel retour.
Inutile de chercher du côté des sagesses orientales, elles ne résistent qu’en superficie. Et ce n’est que par ressentiment contre la révolution judéo-chrétienne qu’un Nietzsche cherche vainement un retour dans la sagesse cyclique.



Partir...

Quitter les terres ‘natales’. Vers une terre promise. L’espérance est en
exode. Paradoxale condition humaine ! Pourquoi lui sont-elles refusées les installations dans les plantureuses vallées d’abondance ? Pourquoi l’humain authentique n’existe-t-il qu’en incessant dépassement et en marche vers un ailleurs ? L'agir chrétien, de même que la foi, est ainsi exposé à l'ouverture eschatologique. Tout est déjà, d'une certaine manière, accompli. Cela n'est pas un alibi pour nous croiser les bras. Car en même temps tout ne cesse de s'accomplir au cours de notre histoire, c'est-à-dire de notre Histoire humano-divine.