Impossible retour


L'homme entre en Histoire hanté par la boucle qui se boucle. Mais ce retour dans l’éternel retour est désormais impossible. L’humain est irrémédiablement livré à l'aventure et au risque. Ce n'est que ‘virtuellement’ qu'il peut tenter de boucler quand même la boucle de sa compréhension. En construisant une
philosophie de l'Histoire. Toutes les philosophies de l'Histoire veulent ainsi ramener l’Histoire à la raison. Leur échec est cependant patent. La raison de l'Histoire, en effet, n'est pas dans la raison mais dans l'ouverture de l’Histoire qui crucifie la raison.


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Philosophie de l’histoire ? Nous sommes irréversiblement embarqués. Notre compréhension est elle aussi irrémédiablement embarquée. Non seulement l’histoire est en exode mais aussi l’intelligibilité de l’histoire et son sens. Nous sommes en exode sans recours.

La raison peut-elle être tentée par autre chose que le cycle ? Toutes les philosophies de l’histoire veulent ramener l’histoire à la raison. Mais la raison de l’histoire n’est pas dans la raison mais dans l’histoire qui crucifie la raison.

Les philosophies de l’histoire sont des efforts désespérés pour renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Efforts qui tentent de nier l’abrupte ouverture de l’aventure historique sans y réussir jamais réellement. A moins de se contenter de l’apparence d’une réussite qui n’est, en fait, qu’un retour rationnellement déguisé dans le cycle de l’éternel retour.

Ne plus être embarqué sans recours mais dominer la situation. Une philosophie de l’histoire naît chaque fois du souci de loger l’incertaine aventure dans un cadre plus rationnellement sécurisant. Il s’agit de comprendre le passé; il s’agit davantage encore de se situer dans le présent; il s’agit surtout de faire face à la surprise de l’avenir. Pour la satisfaction intellectuelle d’embrasser l’inconnu. Afin de désamorcer son existentielle menace. En vue aussi, hélas, de la maîtrise et de la domination du projet humain.

Heureuse impossibilité ! Voulant totaliser une Histoire sensée régie par la
nécessité ‘scientifique’ de règles, de lois, de stades, d’états, etc., elles conduisent quasi inexorablement du côté des ‘maîtres penseurs’, des totalitarismes, des Kz et des Goulags.


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Impossible totalisation de l'Histoire. Les philosophes n’échappent pas à la tentation de l’éternel retour. D'autant moins qu'ils ne cessent de vouloir 'devenir maîtres et possesseurs' de toutes choses. Tant est forte la libido d’étreindre l’inquiétante ouverture du temps historique en la ramenant à la raison d’une construction de ‘système’. Mais les ‘philosophies de l’Histoire’ qui ont la prétention de ‘boucler’ la totalité de l’Histoire dans la sécurité et la clôture d’un système ont toujours invariablement échoué.

L’histoire se laisse-t-elle totaliser en immanence ? Une philosophie de la totalisation de l’histoire naît chaque fois du souci et de la séduction de loger l’incertaine aventure dans un cadre plus rationnellement sécurisant. Il s’agit de comprendre le passé, certes. Il s’agit davantage encore de se situer efficacement dans le présent. Il s’agit surtout de trouver un sens aux incertitudes de l’avenir. Toutes les philosophies de la totalisation de l’histoire traduisent le profond désir de renouer le fil qui se dévide hors de notre portée. Elles prétendent trouver la clé de l’histoire totale.

Comment ? On commence par
extrapoler un segment historique pour le projeter dans le futur. Qui ne voit que ces deux moments soulèvent d’emblée d’insurmontables difficultés ? Est-il possible d’extrapoler et de projeter autre chose que du relatif ? Quelle partie pour quel tout ? La portion de l’histoire dont nous disposons n’est-elle pas ridiculement disproportionnée par rapport à la totalité de l’histoire ? Quand nous disons histoire, dans quelle ’épaisseur’ de la temporalité nous situons-nous ? Dans quels ordres de grandeur pensons-nous ? Le module dont la généralisation et la projection dans le futur doit permettre une philosophie de l’histoire, à partir de quelle échelle doit-il se déterminer ? Un siècle de progrès suffit-il pour justifier sa poursuite à l’infini et affirmer que toute l’histoire est progrès ? Faut-il pour cela dix siècles ? Ou mille ? Et si mille siècles n’étaient encore qu’une période infime au regard de l’histoire totale ?

Que savons-nous de la temporalité historique ? Est-elle homogène ou hétérogène ? La pertinence est-elle dans la ligne diachroniquement continue ou bien dans la ligne brisée en moments de synchroniques ruptures ? Où se trouve le décisif ? Est-ce dans l’évolution ou dans les révolutions ?

Quel passé ? Le passé dans sa totalité nous échappe. Il n’est jamais qu’une certaine longueur plus ou moins élucidée selon les possibilités épistémologiques du présent. N’est jamais possible qu’
une certaine lecture d’un certain passé historique. Ce passé est révisable et, de fait, sans cesse revu. L’image du passé ne cesse de se modifier. Le modèle destiné à être projeté dans le futur est donc toujours relatif. Relatif dans son cadrage. Relatif dans son contenu. Relatif dans sa forme. Projeter ce schème relatif dans la totalité du futur ne peut être qu’une entreprise extrêmement hasardeuse. Nous ne projetons dans le futur que les incertitudes du présent nourries seulement de quelques certitudes du passé.

Seul le maintenant
est. Le passé n’est plus. Le futur n’est pas. Le passé est de l’ordre du possible très relatif. Quant au futur, il est de l’ordre de l’impossible. C’est pourtant lui qui nous intéresse essentiellement. La projection est la seule possibilité pour nous par rapport à notre impossibilité sur le futur. Que valent de telle constructions à partir de telles projections ? Elles ne peuvent être que des constructions idéelles nécessairement dépendantes d’un a priori puisque le futur échappe à toute expérience possible. Elles ne sont donc que des hypothèses et en tant que telles soumises à la confirmation ou à l’infirmation a posteriori du futur-une-fois-réalisé.