Verticalité transhistorique
L’histoire, fondamentalement, est-elle destin ou dessein ? A moins que la pensée ne désespère devant une histoire totalement irrationnelle, il ne reste que cette alternative qui ouvre deux types de lecture de l’histoire en sa totalité.
Si l’histoire n’est que destin, elle échappe à toute maîtrise de l’homme. Elle se trouve comme livrée à la nature, jouet du hasard et de la nécessité. Son long terme se déploie dans l’inconnu. Ses certitudes, son ‘sens’, se cherchent dans l’horizontalité des faits et des événements. La déraison de l’histoire trouve ainsi ses raisons dans les lois inductivement généralisées à partir de l’expérience.
A une telle lecture empirique et immanentiste s’oppose la lecture transcendante de l’histoire comme dessein. Celui-ci n’est pas à chercher sur la ligne horizontale de la succession simplement événementielle mais sur cette autre ligne qui la coupe verticalement. Le sens de l’histoire transcende la phénoménalité historique. Il n’est pas dans les événements, il les traverse. Derrière le ’hasard’ de l’histoire se profile en pointillé une ligne qui est sens. Et ce sens n’advient que dans la tension avec une transhistoire. Il se ‘révèle’ à travers une Alliance. Dieu écrit droit avec des lignes brisées... Telle est la folle certitude d’un Saint Augustin au creux d’une expérience historique déconcertante.

Ainsi donc l'essentiel est écrit 'droit'. L'horizon est ouvert. Le sens est donné. La route est promise. En même temps, dans le court terme de notre quotidien, nous ne nous retrouvons le plus souvent que devant les brisures. Telle est notre condition entre incertitude et risque. Les ruptures, en effet, nous provoquent au risque de la foi. Et nous savons que nous n'existons authentiquement qu'à travers ce risque.
Pour assigner une 'fin' à l'Histoire, il faudrait qu'on puisse la considérer à partir de son terme ou de sa clôture. Or nous sommes embarqués au milieu de l'Histoire. La question du sens de l'Histoire est compromise avec notre aventure. Elle est lourde du poids de la décision de l’humain à travers incertitude et risque. Le sens de l’Histoire est en exode. Le ‘sens’ de l’Histoire n’est pas lisible en clair ni dans les événements eux-mêmes ni dans leur déroulement empirique. Le sens de l’Histoire ne peut que transcender la phénoménalité historique. Il n’est pas dans les événements, il les traverse. Il vient de l’autre dimension de l’Histoire, à savoir de sa verticalité transhistorique.
Dévoiler le sens de l'Histoire ne peut être tâche de devin manipulant des osselets ou fouillant les entrailles de l'Histoire pour se découvrir une maîtrise de la diachronie. Que ces osselets ou ces entrailles soient des faits ou des abstractions, peu importe. Ce ne peut être que tâche de prophète ouvrant, prophaïn, un espace lumineux en avant et dévoilant un trans possible dans le maintenant de la décision.
Ouverture eschatologique. L’eschatologie est la vision des ‘choses ultimes’ – ta eschata, en grec – en même temps que celles des ‘fins dernières’ de l’homme. Qu’est-ce qui advient ‘après’ ? Après les limites de l’espace et du temps de notre condition humaine.
Un tel questionnement n’a cessé de produire un genre littéraire particulier, l’apocalyptique, On le retrouve multiforme à travers tous les temps et toutes les cultures. Dans l’espace judéo-chrétien s’est particulièrement développé entre le IVe siècle avant J-C. et le IIe après. Les apocalypses les plus connues sont celles de celles du prophète Daniel et de l’évangéliste saint Jean. ‘Apocalypse’ – apokalypsis en grec – veut dire ‘révélation’. Elle veut être ‘découverte’ de l’état et du statut définitifs des choses, terrestres et célestes, à la ‘fin’ de l’Histoire. La dimension eschatologique est essentielle à l’apocalyptique.
Le ‘maintenant’ eschatologique. Le Nouveau Testament est à la fois en continuité et en rupture avec l’Ancien. La grande différence, c’est que dans le judaïsme, l’eschatologie se réalise à la ‘fin’ des temps alors que pour le christianisme, en Jésus Christ la totalité des temps est déjà accomplie. C’est le ‘maintenant’ – le kaïros – qui est eschatologique.
Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui apporte du nouveau. La parousie. La résurrection de la chair. Le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi.
Il y a donc une unité foncière de l’eschatologie chrétienne entre le ‘maintenant’ de la foi et le ‘demain’ de la pleine révélation. Jésus est déjà ‘maintenant’ l’accomplissement de l’eschatologie. Demain cet accomplissement sera cosmiquement manifestes et visibles par tous. Déjà ‘maintenant’ le salut se réalise dans la miséricorde du Christ. Demain il sera universellement manifeste.
La tension entre ‘est’ et ‘sera’ n’existe qu’au sein de la temporalité. L’éternité, elle, ne connaît ni passé ni futur. Seulement un présent éternel qui rejoint notre actualité. L’éternité traverse verticalement la temporalité en chaque ‘maintenant’ historique et la provoque à la décision.
La foi vit dans cette tension eschatologique. Le monde est déjà sauvé. En même temps il reste à sauver. L’essentiel est déjà accompli. En même temps, cet essentiel reste à accomplir. Dans la tension de cet entre-deux urge l’actualité de la décision.
L’eschatologie n’est pas essentiellement pour la ‘fin des temps’. En Jésus Christ la totalité des temps est déjà accomplie. C’est le ‘maintenant’ – lekaïros
– qui est eschatologique. Sans doute y a-t-il aussi un futur eschatologique qui ouvre sur l’ad-venir de radicale nouveauté. La parousie. La résurrection de la chair. le Jugement dernier. Le règne cosmique de Dieu. Mais dans le Christ et par le Christ ces événements sont déjà ‘actuels’. Ils nous ‘arrivent’ dans le ‘maintenant’ existentiel de la foi.

Chaque ‘maintenant’ est un concret absolu. Il a chaque fois une dimension d’éternité en lui-même. Dans l'actualité concrète vécue dans le hic et nunc. Non pas comme simple ‘moyen’ ou simple ‘rouage’ d’une mécanique historique.