Dialectique pascale
La double ouverture d’altérité n’a été réellement possible que dans et à partir de l’espace judéo-chrétien où, émergence absolument unique, l’autre a une priorité logique, ontologique, sur le ‘même’. Si la réalité dialectique a sa source dans la Bible, la formalisation dialectique se fera, et ne pourra réellement se faire que dans l’espace occidental né lui-même de l’affrontement dialectique entre la composante grecque et l’exposante judéo-chrétienne.
Le quatrième moment dialectique est celui de l’Exode in-fini. Ce ‘trans’ ne cesse de faire mal là où l’humain n’arrive à étreindre sa plénitude sur elle-même. Il crève inlassablement l’horizon des euphories immanentes. Sans lui, pourtant, l’authentique humain n’est pas. L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Étreignant la différence. Dépassant la différence.
A travers toute l’expérience humaine, c’est dans la Bible et dans la Bible seulement que ce ‘hors de’ et cet ‘en avant’ trouvent leur pleine pertinence. Un peuple peut-il s’aventurer aussi loin avec son Dieu sans qu’il n’en soit marqué au plus profond de son être et de sa culture ?
L’Exode est l’expérience originaire dans la Bible et la lumière centrale de son écriture. C’est à partir de l’Exode que prend sens et ce qui précède et ce qui suit.
Pour les païens, tout est toujours au départ. La suite est aux émanations et aux dégradations, avec, dans la meilleure hypothèse, le possible retour vers l’origine. Dans la Bible, dont la langue, déjà, ne distingue pas vraiment entre présent et futur, alpha est pour oméga et l’eschatôn est principe.

La condition humaine ne se boucle pas en continuité avec ce qui est donné naturellement. La condition humaine est très profondément une condition pascale. L’homme ne devient homme véritablement qu’à travers... Rupture. Exode. Traversée. L’homme n’accède à la plénitude qu’en traversant les pénibles et souvent douloureux espaces de la différence et de la négativité.
Etonnante ‘dialectique’ déjà ! Avant même que le mot, en son sens moderne, n’ait encore droit de cité dans l’espace mental occidental, la réalité est là, vigoureuse, encore libre de toute prison idéologique. Pas encore constituée en mode de pensée et d’explication, mais déjà constituante d’une extraordinaire dynamique de l’être.
La dialectique non châtrée est pour la transcendance. Elle traverse un monde qui résiste à l’ailleurs. Elle affronte les choses qui refusent de devenir autres que ce qu’elles sont. Elle est folle et fougueuse aventure ‘hors de’. Irréductible négation des enfermements. Ex-plosion de toute schizoïdie. Ouverture. Infinie Pâque de l’homme. Infinie Pâque de l’être.
Qui, aujourd’hui, peut la comprendre encore dans la plénitude de ses dimensions ontologiques, alors que depuis plus de deux siècles nous l’avons ramenée à la raison de nos logiques en finitude, de nos herméneutiques qui tournent en rond et de nos clôtures schizoïdes ? Elle était la clé de l’ouvert infini. Nous en avons fait un facile passe-partout verbal pour des serrures de pacotille.
Sa force originaire, profonde, n’est pas d’abord dans l’instrumentalité logique d’un processus explicatif mais dans une irréductible réalité historiquement expérimentée et vécue, fondatrice de nou-velle humanité: la Pâque biblique.