Le logos crie la différence


Parler, c’est faire être une présence à travers son absence. Parler c’est manifester du sens à travers des signes. Le signe est essentiellement une chose ouverte à son autre. Symbole au sens premier du mot. Le signe n’est pas par lui-même, dans sa clôture. Il n’est que dans et par l’intention de signifier. Lieu-tenant de l’autre. En son absence. Parler, c’est traduire intentionnellement des significations. Articuler du possible signifiant pour signifier. Articuler, désarticuler, réarticuler le sens à travers les médiations spatio-temporelles.

 Parler, c’est traverser infiniment le champ symbolique. Le langage est l’in-finie outilité de cette traversée.

L’animal n’accède pas au langage parce que le signe ne peut pas se libérer. Il reste prisonnier de la chose, de la situation, des liens...

L’homme parle dans l’exode d’un monde bouclé en son même. Le spécifique humain n’est qu’à partir de la différence et ne se déploie qu’à travers la différence. Il se dit et ne se dit qu’à travers la différence. Dès le départ est la différence sans laquelle la pensée et la parole ne seraient pas. L’homme est ouvert à faire être l’autre.

L'in-différence ne parle pas. L’étonnement devant le fait que ne règne pas absolument l’in-différence... L’indifférence absolue n’est pensable qu’à la limite puisque la moindre pensée n’est possible qu’à partir de la différence. L’indifférence neutre – ne uter : ni l’un ni l’autre – ne peut donc être qu’à la limite. L’identité elle-même, si elle ne s’affirme sur fond de différence, reste muette indifférence.

L’in-différence ne parle pas. Avant la parole n’est que le tohu bohu. Avec elle l’autre advient. La parole commence avec la négation du néant. Elle fait surgir l’être. Au singulier et au pluriel. Comme aux origines du monde.


L’homme parle dans la différence. Aucune signification ne peut naître sans brisure. Signifier, c’est faire surgir au cœur même du donné naturel, poser, donc opposer, des signes, des symboles. Sumbolon, sumballein, mettre ensemble. Les deux moitiés dispersées du tesson brisé qui, mises ensemble, correspondent et se correspondent, devenant signe de reconnaissance. Rupture, dispersion et réunion. Déploiement et reprise. Distance et rassemblement. Différence et réunion dans l’identité.

Le symbole est d’abord un ‘quelque chose’ pris du sein de la nature. A la limite, n’importe quel ‘objet’ ou même n’importe quelle partie d’objet. Tout dans le donné naturel a ‘vocation’ de devenir symbole. Mais il le faut briser. L’objet devient ‘inutile’; il est bon à être jeté. Mais c’est là qu’il devient intéressant pour l’homme ! N’est-ce pas une conduite étrange – étrangère à la nature – de donner ainsi valeur à un objet brisé ? Mais cette valeur est ailleurs. Elle est autre. Elle est nouvelle. Elle est différente. Et cette différence, c’est la signification.

Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il peut devenir tout outil et outilité à l’infini. Un infini possible ! Que n’a-t-on pas fait avec la pierre depuis son premier éclatement ?

L’homme seul est capable de cette
rupture.
Trouver cet éclatement dans la nature est le signe manifeste de présence d’humanité. Etre capable de percevoir ce caillou, ou cette branche d’arbre, ou n’importe quoi, à la fois comme ce-qui-est et comme ce-qui-peut-être-différent. Introduire la distance. Donner corps à la différence. Livrer cette différence à l’articulation manuelle ou intellectuelle. Faire signe. Faire du signe. Tout peut devenir signe. Tout même s’ouvre ainsi autre. Cette fondamentale ouverture est possibilité symbolique.



L’espace du logos se déploie
entre une multitude de polarités antithétiques. Cherchez dans votre lexique habituel tous les mots qui y ont également leur contraire, comme par exemple construire/détruire, etc. N’en oubliez pas. Supprimez ces nombreux couples antithétiques. Avec les mots restants, essayez de dire des choses pertinentes. Vous mesurerez combien cela s’avère impossible. Tant il est vrai que, directement ou indirectement, nous parlons et nous pensons sur fond de différence. Parler et penser c’est pro-voquer des différences et les dépasser en avant.

S’ouvre ainsi un nouvel espace de nouvelle possibilité. Radicalement différent de la clôture de l’espace animal. L’espace de la différence indéfiniment affrontée et surmontée. L’espace spécifique d’une dynamique d’affrontement et de dépassement dialectique. Cette dynamique est celle de la pensée.