La traversée du NON
Le surgissement du non au sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à elle-même représente une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. La distance se creuse entre. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre le même et l’autre, entre l’apparaître et l’être, entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce qui doit être... Et dans cette distance s’ouvre un espace nouveau et s’instaure la possibilité d’un monde nouveau. Celui de la culture. Avec la possibilité de ce non est donnée, nouvelle nature, la possibilité de l’homme non pas d’abord comme substantif mais comme verbe actif. Hominiser. Humaniser.
Tout est donné en ce ‘non’. Tout reste à conquérir et à se déployer. Progressivement. Dialectiquement. Si le ‘même’ jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’ ‘autre’ ne sera. S’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de le traverser, il ne restera éternellement que lui-même. Clos en soi. Piégé, fût-ce en sa perfection. C’est la faille qui le sauve de lui-même. C’est la béance qui l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne chance d’altérité.
S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.

L’homme seul est le lieu de cet acte négateur. La nature ne peut être dite 'dialectique' que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain.
Tout commence avec éros, l’éros spécifiquement humain où les débordements se reprennent en leur béance. Cet éros qui, par opposition à l’éros simplement animal, déjà se dynamise et sans cesse se redynamise dialectiquement.
Paradoxale efficience de la négativité ! Paradoxale efficience de ce moment de refus, de distance, de différence, béant sur l’autre ! Depuis le premier outil. Depuis les premiers balbutiements. Tout commence avec la désarticulation ! L’articulation se désarticule pour que soit possible une nouvelle, une autre articulation. Articulation croissante comblant une béance croissante de signification. Signification croissante comblant une béance croissante d’articulation.
Dialectique au cœur de l’articulation. Dialectique entre l’articulation et la signification. Dialectique au cœur de la signification... La matrice gestatrice du spécifique humain, la matrice culturelle, qu’est-elle au fond sinon cette infinie efficience de la béance ?
Le surgissement du NON au sein de l’inconditionnel ‘oui’ de la nature à elle-même représente une fissure qui va s’élargissant en gigantesque faille. Une distance se creuse 'entre'. Entre immédiat et différé, entre présent et passé, entre présent et futur, entre le désir et son effectuation, entre le même et l’autre, entre l’apparaître et l’être, entre la présence et l’absence, entre ce qui est et ce qui doit être...

Singulière dynamique du NON ! L’homme est l’être en exode qui risque l’autre dans l’incessante négation du même. Libérant la différence. Etreignant la différence. Dépassant la différence. Si le même jamais ne dit non à lui-même, jamais rien d’autre ne sera. Il ne peut que rester éternellement lui-même, clos en soi, piégé, fut-ce en sa perfection, s’il refuse de s’ouvrir à l’autre, de l’affronter, de se laisser traverser par lui. C’est la faille qui le sauve de lui-même et l’ouvre à l’autre possible. C’est sa vulnérabilité qui lui donne sa chance d’infini. S’ouvrir à l’autre et l’étreindre. Mourir dans cette étreinte pour surgir nouveau. Et ne se boucler pas sur ce nouveau même. Mais encore s’ouvrir. Affronter encore l’autre. Et l’autre de l’autre. Infiniment.

Paradoxale efficience de ce moment de négation, de refus, de distance, de différence. Depuis le premier outil, depuis les premiers balbutiements, tout ne commence-t-il pas avec la dés-articulation ? ‘Casser’ les choses et les mots. L’enfant déjà ! Pour ‘construire’ autre chose ! Force du ‘plus faible des roseaux’ ! Comme un ver dans le fruit de la rondeur du monde. Comme une maladie dans la plénitude animale. Ce n’est pourtant qu’à travers la négation des massives affirmations naturelles que peut surgir, dialectiquement, la nouveauté humaine. Car l’homme seul est le lieu de cet acte négateur. La nature ne peut l’être que dans sa reprise dans l’espace dialectique de l’humain.
Dialectique matérialiste ? D’un même absolu jamais rien d’autre ne peut sortir... à moins d’y avoir été introduit subrepticement. Mais déjà le matérialisme ne peut exister que parce qu’il est pensé. Un caillou n’est pas matérialiste, ni un chimpanzé ! Déjà la réduction moniste du matérialisme est elle-même résultat de signification dialectique. Un ’matérialisme’ ne peut se dire fallacieusement ’dialectique’ que parce que déjà il se dit et s’explicite au niveau de la dialectique de la pensée.
La négation est un acte spirituel, l'essentielle et exclusive possibilité de l’esprit. On ne l’attribue à la ‘matière’ qu’en sacrifiant à l’animisme. Pour la ‘matière’ il ne peut y avoir de ‘négation’ que de ‘différence’ en extériorité. Du contraire et non pas de la contradiction. Essentiellement une différence de détermination. La négation d’une matière donne simplement une non-matière, c’est-à-dire un indéfini indéterminé. Pour qu’une matière déterminée d’une certaine façon puisse devenir une autre matière déterminée d’une autre façon, il faut nécessairement une nouvelle détermination. Or cette nouvelle détermination ne peut pas venir de la négation. Elle ne peut venir que de la première détermination ou bien d’une intervention extérieure. Or le ‘matérialisme’ ne peut pas ne pas exclure toute intervention extérieure. Reste donc la première détermination. Comment cette première détermination peut-elle donner naissance à de nouvelles déterminations ? Et surtout, comment peut-elle donner naissance à des déterminations d’ordre supérieur ?