La vie dans l’Esprit est Exode
Elle s’identifie ainsi à la grande aventure historique du Peuple de l’Alliance. Ce n’est que dans la traversée de la différence que homo viator s’accomplit ultimement en Dieu. C’est une constante de la mystique chrétienne.
Une secrète loi, profonde dialectique du renversement des contraires, régit la vie spirituelle. Plus tu approches de ton propre néant, plus tu atteins ce point de rupture où tu bascules dans l'absolu de l'être. Deviens rien et tu deviens tout. Vide-toi et la plénitude te sera donnée par surcroît. Au creux de ton extrême ‘différence’, tu te trouveras en parfaite ‘convenance’. Par grâce.
La vie spirituelle n’est pas progressif apaisement mais, au contraire, montée d’une tension. Plus tu avances, plus cette tension se fait extrême. Elle grandit, devient intolérable, et, arrivée à son paroxysme, éclate. L’extrême expérience mystique est crucifixion, écartèlement radical, et pascale rupture vers la résurrection.
Une telle perspective est profondément biblique. C’est en rupture plus qu’en continuité que l’homme, homo viator, avance vers sa vérité profonde qui est en avant de soi, dans son propre dépassement. Route à parcourir, distance à franchir, différence à traverser... Toute arrivée risque l’infidélité. Elle ne peut être authentique qu’à la limite. L’ultime accomplissement est eschatologie.
La ‘différence’. Essentielle séparation d’avec Dieu. Disproportion. Non-coïncidence. Dissemblance. Foncière altérité par rapport à ce qu’Il est. Distance à franchir pour Le chercher. Disconvenance de mes efforts pour L’atteindre. Dissonance de ma vie face à Sa perfection...
Cette ‘différence’ est d’abord ontologique. Elle situe l’être créé en rupture d’avec le Créateur. Elle l’affecte d’un indice de néant et le livre, contingent, à la contingence. Ensuite elle est historiquement congénitale. Elle vient de l’originaire compromission de l’humanité dans son ensemble avec l’originel péché, l’originelle rupture d’Alliance.
Le lien théologal est blessé. Une profonde fêlure traverse la réciprocité d’amour entre Dieu et l’homme, entre l’homme et l’homme. Dans toutes les dimensions de son être l’homme est livré à l’incomplétude, à la faillite, aux négativités. Il est habité par une béance qui sans cesse se veut combler et qui sans cesse se découvre plus béante encore.
Ce radical inachèvement, cette ‘différence’ qui est nôtre face à la parfaite adéquation de l’image de Dieu au premier jour de la création n’est cependant pas absolue négativité close sur elle-même. Au contraire, elle révèle une plus profonde vérité sur l’homme et recèle, pour lui, une singulière possibilité d’accomplissement.