D'où lui vient cette dynamique ?
Aucune culture humaine n’a jamais connu quelque chose approchant une telle exaltation explosive de la liberté humaine. Partout ailleurs, même chez les Grecs, reste trop absolu le fatum divin ou cosmique. Ici, par contre, la liberté humaine est ouverte infiniment, à l’image et à la ressemblance de la liberté de Dieu lui-même.
A travers le discours qu'elle ne cesse de se tenir à elle-même, à travers l'auto compréhension qu'elle élabore continuellement d'elle-même, notre modernité joue à cache-cache avec l'énigme de sa propre possibilité.
Ce qui domine en général dans l'intelligibilité de notre généalogie culturelle et partant des possibilités de notre modernité, ce sont des grilles de lecture et des schémas qui valorisent nos racines païennes. Comme si notre héritage ne pouvait être que gréco-romain. Au commencement est donc l'Antiquité gréco-romaine. Elle est nécessairement 'miraculeuse' ! Elle se répète et revit en ce qui dès lors ne peut que s'appeler 'Renaissance', nouveau 'miracle' précurseur de nos prouesses modernes.
Dans une si limpide hérédité, le judéo-christianisme est nécessairement corps étranger et moment perturbateur. Le 'Moyen Age' ne peut être qu'obscurité transitoire. Au mieux le judéo-christianisme est mis entre parenthèses pour n'avoir rien à dire ni rien à voir avec l'aventure qui va de l'Antiquité gréco-romaine à la Modernité. Au pire, il est condamné à endosser la responsabilité de tous les retards et de tous les échecs.
Approches anti-dialectiques
Elles sont nombreuses les lectures historiques qui pèchent contre la dialectique. On reste insensible aux différences qualitatives énormes entre les valeurs et les enjeux de l'Antiquité et ceux de la modernité. On refuse de mesurer concrètement le poids des obstacles épistémologiques et pragmatiques. On reste aveugle aux dynamismes pro-vocateurs. On privilégie de façon perspectiviste un faisceau de vecteurs historiques en faisant l'économie de leurs antithétiques conditions de possibilités. On perçoit fallacieusement en continuité ce qui n'est intelligible qu'en rupture à travers un affrontement.
La dynamique interne de la modernité reste inintelligible sans l'affrontement et l'inter fécondation dialectiques de gigantesques différences. L'homme occidental n'est pas né par parthénogenèse ! L'Occident est né de père et de mère. De père et de mère différents ! Notre mère est païenne. Notre père est judéo-chrétien.
L'extrême simplicité d'une telle assertion risque de cacher l'extraordinaire complexité parallèle, le dense réseau avec ses enchevêtrements de lignes d'ascendance, de descendance et de collatéralité. Du côté maternel et du côté paternel... Indo-européens, Celtes, Germains, Slaves, Sémites, Arabes... Dans l'improbable rencontre entre une telle mère et un tel père deux mondes différents allaient s'affronter. Deux mondes humains ayant chacun sa langue, son histoire, ses valeurs, ses principes, ses articulations logiques, ses systèmes de représentation, ses formes de perception, ses codes régulateurs, ses types d'organisation, ses options fondamentales, ses prégnances, ses finalités. Deux espaces culturels différents jusqu'à la contradiction.
L'homme occidental ne se comprend pas lui-même s'il méconnaît les gigantesques différences qui se sont affrontées et inter fécondées pour lui donner naissance. Il n'est pas né par parthénogenèse ! Il est né de père et de mère. Sa mère est païenne. Son père est judéo-chrétien. De son héritage maternel, il tient ses `composantes'. De son héritage paternel, ses `exposantes'. Tous les meurtres du père, périodiquement et rituellement perpétrés, ne pourront rien contre cette évidence première.
Le coup de pied de l'âne
On se débarrasse des questions gênantes pour s'installer dans les évidences paresseuses en piétinant les réelles conditions de possibilité de nos `valeurs'.
D'où, en effet, peut nous venir l'urgence des `droits de l'homme' sinon de là où règne l'absolue certitude que tout être humain, quelle que soit sa race, sa culture ou sa condition, est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu et né fils ou fille d'un même Père ?
La `liberté de conscience' ? D'où l'homme sait-il que la voix de sa propre conscience droite doit toujours couvrir celle de toute autre autorité, fut-elle du Parti, de l'opinion publique, de l'Etat ou du Pape ?
Où chercher les sources de la `démocratie' ? Chez les Grecs ? Mais qu'est cette `démocratie' auto proclamée qui ne fonctionne que par l'esclavage de la très grande majorité de la population ?
D'où nous vient la `laïcité' elle-même sinon de cet impératif: `Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu' ?
Faites le tour de toutes nos valeurs fondamentales. D'où peut bien venir la graine qui les porte en germe ? D'où peut bien venir le terreau de leur croissance et de leur développement ?
Où ailleurs sont-elles pensables, ces valeurs ? En Inde ? En Chine ? En Egypte ? Dans la Grèce Antique ? L'homme glorifié en ces temps nouveaux, qui est-il ? Est-ce l'homme païen piégé par le cosmos, le fatum, la cité, les dieux, l'éternel retour... ? N'est-ce pas plutôt l'homme tel qu'en lui-même révélé surhumain par grâce ? L'homme divin. Fils de Dieu. Tellement fils qu'il peut prendre la liberté, justement, en son âge `adolescent', de s'opposer au Père. Libre de courir son aventure. Dans un espace-temps qui rompt les cercles et se libère des idoles, livré au possible à l'infini de la libre entreprise humaine.
Ces valeurs qu'on croit sorties des cuisses de Jupiter ne sont autres que les fondamentales valeurs judéo-chrétiennes redécouvertes dans leur éternelle nouveauté. Ce qui est réellement nouveau, par contre, c'est que ces valeurs se reprennent en courbure païenne.
Parthénogenèse ?
Ici intervient quelque chose comme un mécanisme de défense contre le père. Avec une profonde nostalgie de parthénogenèse. L'Occident refuse le Père. Il ne veut reconnaître que la mère. Il n'a de tendresse que pour sa mère grecque. Il expulse son père judéo-chrétien.
Ce qui domine en général dans l'intelligibilité de notre généalogie culturelle et partant des possibilités de notre modernité, ce sont des grilles de lecture et des schémas qui valorisent nos racines païennes. Comme si notre héritage ne pouvait être que gréco-romain. Au commencement est donc l'Antiquité gréco-romaine. Elle est nécessairement 'miraculeuse' ! Elle se répète et revit en ce qui dès lors ne peut que s'appeler 'Renaissance', nouveau 'miracle' précurseur de nos prouesses modernes.
Miracle ?
La modernité se veut de naissance virginale. Bien plus, cette naissance doit être miraculeuse. Il en résulte un double réflexe: celui de ne pas situer cette naissance trop loin dans le passé - 1453 ? Un peu plus tôt ? Un peu plus tard ? - et celui de noircir la toile de fond de son berceau, le `ténébreux' Moyen Age ! N'est-il pas symptomatique qu'il faille attendre la crise pour qu'aujourd'hui le Moyen Age se trouve revalorisé et que soient mieux perçue également l'importance des lentes fécondités ?
Nous pensons que si `miracle' il y a, il n'est pas à l'adolescence mais à la conception. Ce qui oblige à remonter plus haut dans les généalogies. Donc à étendre le concept de `modernité' en deçà des limites qu'une certaine modernité s'assigne à elle-même.
Renaissance ?
Le `re' est sans doute de trop. Cet âge, en effet, regarde plus en avant qu'en arrière. Le singulier, ensuite, est trompeur puisque depuis 1100 les explosions sont multiples. Mais, déjà, le terme tout entier ne se veut-il pas polémique ? N'a-t-il pas été fabriqué après coup pour marquer une rupture avec les âges plus chrétiens ? Comme s'il fallait les mettre entre parenthèses pour retrouver de plus authentiques valeurs fondatrices.
La modernité se veut de naissance virginale. Bien plus, cette naissance doit être miraculeuse. Il en résulte un double réflexe: celui de ne pas situer cette naissance trop loin dans le passé - 1453 ? Un peu plus tôt ? Un peu plus tard ? - et celui de noircir la toile de fond de son berceau, le `ténébreux' Moyen Age ! N'est-il pas symptomatique qu'il faille attendre la crise pour qu'aujourd'hui le Moyen Age se trouve revalorisé et que soient mieux perçue également l'importance des lentes fécondités ?
Une approche naïve croit que les valeurs de la `Renaissance' sont les valeurs `païennes' des Anciens qui `renaissent' pour se substituer aux valeurs `chrétiennes' du Moyen Age. Une intelligibilité plus profonde dévoile au contraire que ces valeurs `nouvelles' ne sont autres que des valeurs judéo-chrétiennes redécouvertes avec une grande radicalité et que les temps nouveaux déploient dans leur explosivité.
La philosophie du boutiquier
Elle considère le christianisme comme un `ingrédient' plus ou moins heureux, qui se serait simplement ajouté ou juxtaposé au large flux de l'histoire. Un peu à la manière du boutiquier qui ajoute ou retire tel 'produit' sur son étagère pour l'additionner ou le soustraire sur son inventaire. Il ne faut surtout pas se tromper d'étiquette ! Lorsque l'étiquette ne porte pas clairement la marque 'chrétien', on refuse de trouver une signification chrétienne au contenu.
D'autre part, une telle comptabilité simpliste
se débarrasse des questions gênantes pour s'installer dans les évidences faciles en piétinant les réelles conditions de possibilité de notre spécificité occidentale.
A une telle approche paresseuse il faut opposer une intelligibilité plus dialectique. Le christianisme n'est pas ingrédient mais ferment. Une puissante dynamique antithétique qui révolutionne radicalement le monde païen. Et cette dynamique a d'autant plus de chances d'être activement présente qu'elle reste invisible, ayant été récupérée en régime mondain comme valeur chrétienne sans Dieu. Mais d'où peut venir à notre pensée l'idée même de la `dialectique' sinon de la fondamentale expérience chrétienne ?