Entre Alpha et Oméga
Nous n’existons jamais qu’entre. Entre des frontières qui délimitent nos possibilités épistémologiques et pragmatiques. C’est là, en notre ‘milieu’ entre des ‘extrêmes’, que nous nous efforçons à connaître et à agir. C’est là que se déploient notre science et notre technique. C’est là que nous construisons et organisons notre monde.

La question, cependant, ne peut pas ne pas hanter l’esprit humain qui n’arrive jamais à se sentir complètement chez lui dans la seule bulle de ce qui est pour lui connaissable et possible.
Que de mystères nous englobent ! Et que de questions. Déjà sur le plan de la simple nature matérielle. L'univers est-il réellement système, méga-système, ou est-il irréductible pluralité éparpillée ? Notre possible épistémologique par rapport à l'univers est-il total ou simplement régional ? L'univers, qu'il soit total ou régional, est-il intelligible de façon homogène ou hétérogène ? Qu'est-ce que réellement la ‘matière’ ? Qu'est-ce que l'énergie ? Qu'est-ce que l'espace-temps ? Le temps est-il absolument irréversible ? Le cosmos est-il un ou bien y a-t-il pluralité des mondes ? Cette éventuelle pluralité est-elle fondamentalement complémentaire ou antagoniste ? Existe-t-il des anti-univers ? Les interactions que nous connaissons (et que nous unifions), sont-elles les seules interactions ?
Les principes d'intelligibilité scientifique d'aujourd'hui, conquise sur des intelligibilités non-scientifiques ou pré-scientifiques, sont-ils absolus ou transitoires ? L'espace d'intelligibilité est-il homogène et régi de part en part par le même type d'intelligibilité, tel que la science aujourd'hui le postule ? Quelle est la probabilité de nouvelles et radicales révolutions épistémologiques futures ? Par rapport à la totalité, y a-t-il un ordre d'intelligibilité ou plusieurs ordres ? Y a-t-il des non-sciences balbutiantes aujourd'hui qui demain seront des sciences plus scientifiques que nos sciences actuelles ?
Et plus loin, plus fondamentales encore, ces questions à la frontière de la physis. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Qu’est-ce que l’acte d’être ? Que veut dire fondamentalement ‘il y a’ ? Qu’est-ce que l’existence ? Qu’est-ce que la création ? Qu'est-ce que la nécessité ? Qu'est-ce que le hasard ?
Et encore plus loin. Qu’est-ce que l’esprit ? Sa foncière insatisfaction. Sa quête incessante. La raison. L’exigence rationnelle. Le mystère de la parole. La possibilité de questionner à l’infini. La valeur. La vérité. L’infinie critique de la critique. La protestation irrépressible de la justice. La pertinence des béances...
Nos évidences quotidiennes ne se bouclent sur elles-mêmes qu’abstraites de leurs extrêmes englobantes. Sans elles, ne restent-elles pas flottantes au beau milieu de l’ ‘entre’ ?