Existentialismes


L’approche ‘existentialiste’ de notre modernité reprend au sérieux la béance de l’être en son surgissement. Elle réactualise ainsi une des dimensions judéo-chrétiennes fondamentales qui noue la contingence de l’exister à l’acte absolu du ‘faire-exister’. Une approche livrée, cependant, au tragique de la moderne schizoïdie.

Un rapide retour, sept siècles en arrière, peut donner la mesure de la distance. Tel que, par exemple, un
Thomas d’Aquin regarde l’exister. L’existence est l’acte des actes et la perfection des perfections. Rien ne peut être ajouté à l’acte d’exister qui lui serait extérieur, car rien ne lui est extérieur... Sinon le non-être, seulement pensable à la limite, et qui justement n’existe pas ! En cet espace, parce qu’il est ouvert, il n’y a pas de place pour le néant. L’être est acte d’exister. Dieu n’a pas d’essence puisque son essence n’est pas autre chose que son existence. Il est son existence. Il est existant par essence. L’existence est sa substance. L’être créé, et partant l’homme, au contraire, est un être par participation, parce que son essence n’est pas d’exister. Les différents niveaux d’existence définissent les différents niveaux d’être. La valeur se mesure à l’exister. L’exister a plus de valeur que tout ce qui en résulte. Le mal ne peut pas exister comme être par soi. En lui-même, le mal n’est que frustration d’exister. On peut dès lors retourner l’argument: puisque le mal existe, Dieu existe. En effet le mal n’existerait pas si l’ordre du bien était aboli.

Les modernes existentialismes soulignent cet irréductible antagonisme entre l’essence et l’existence. D’un côté le ‘ce que’ explicable, définissable, contournable, logique et intelligible, déductible et réductible, déterminé selon des relations de nécessité. De l’autre côté le ‘que’ inexplicable, incontournable, qui ne peut jamais que se rencontrer et qui est toujours de trop, surprise illogique, irréductible facticité, contingente gratuité... D’un côté, règnent la construction, l’intégration, le lien, le rapport, l’ordre, le repérage, la précision, la détermination, la définition, la totalisation. De l’autre côté la facticité sans fond, le surgissement à partir de rien. Ce qui se définit face à ce qui se rencontre. Ce qui est logique face à ce qui est de trop. L’explicable, l’intégrable, le réductible face à l’inexplicable, l’inintégrable, l’irréductible. La structure face à la béance. La relation face à la facticité. Le déterminisme face à la contingence. La nécessité face à la gratuité.

Différence

La grande différence entre l’existentialisme judéo-chrétien et son moderne avatar n’est pas dans la prise au sérieux de cet irréductible antagonisme mais dans l’espace de son possible-impossible. Espace qui a subi cette courbure spécifique, bouclant le sens dans la boucle de l’absurde. Fatale boucle qui finalement escamote l’existence !

Paradoxale boucle qui par son in-sistance sur l’
existence évacue l’ex-sistence. Piégée par le ‘il y a’ qui se pose en absolu. Car un absolu ‘il y a’ ne peut pas ne pas consacrer ultimement l’essence en évacuant l’existence.

Mais comment en serait-il autrement ? Depuis que tout ‘archè’ possible ne peut plus s’originer que dans le ‘cogito’. Que par conséquent, déjà, principiellement, l’être est prisonnier d’une clôture idéaliste. Clôture dans laquelle le piège des essences est fatal. Revanche des
essences grecques sur la judéo-chrétienne existence. Mais sans la possibilité, désormais, de l’harmonieuse totalité objective. Puisque le totalisant subjectif, par judéo-chrétienne exposante, n’est plus lui-même totalisable. La béance de l’être hérite du vide de l’homme. Et ce vide s’enferme, schizoïde, sur lui-même. Dès lors l’absurde devient inévitable.

Introversion de l’exister judéo-chrétien. Jusqu’à la paraphrase théologique.
Si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine.
Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.

Dans l’enfermement schizoïde la pensée existentielle ne peut que tourner en rond, absurdement, dans un espace clos, vide de Dieu. Non pas que la nostalgie soit absente, cependant. Et paradoxalement cet espace vide hanté d’ombres révèle un foisonnement d’expériences dont la perception existentielle est friande et qu’elle analyse souvent avec finesse et pertinence.

Ainsi Heidegger et Sartre, par exemple. Le projet plus ‘ontologique’ du premier contraste avec le projet plus ‘existentiel’ du second. Le tropisme heideggerien, dans la critique du cogito, révèle des nostalgies plus ‘païennes’ qui rejoignent les pré-socratiques et le tragique grec. La problématique sartrienne, à partir de l’importance du cogito, dévoile la perspective plus ‘judéo-chrétienne’ du décisif de l’engagement humain. Pour Heidegger, le néant est pour ainsi dire dans l’être. Pour Sartre, c’est l’être qui est dans le Néant. D’un côté, l’Etre est paisible et c’est le berger (de l’être) qui est angoissé. De l’autre côté, l’Etre court la dramatique aventure de son créateur piégé dans l’immanence.