Le grand inquisiteur
La parabole dit souvent le réel mieux que le réel ne
se dit lui-même. Ainsi cette page d’une très grande
intensité dramatique de Dostoievski. L’humain enfermé
sur lui-même et se soumettant joyeusement à la triple
tentation du puissant esprit, Prince de ce Monde...
Etonnant
échange entre Ivan et Aliocha, les Frères
Karamazov.
Sais-tu, mais ne ris pas, que j’ai composé
un poème, l’année dernière ? Si tu peux
m’accorder encore dix minutes, je te le raconterai. Ce poème
s’intitule ‘Le Grand Inquisiteur’. Cela se passe au XVIe
siècle, en Espagne, à Séville, à l’époque
la plus terrible de l’Inquisition.
Dieu apparaît. Il
ne dit rien et ne fait que passer. Quinze siècles se sont
écoulés depuis qu’Il a promis de revenir dans son
royaume. L’humanité l’attend avec la même foi que
jadis. Il est apparu doucement, sans se faire remarquer, et – chose
étrange – tous le reconnaissent.
Passe sur la place
le cardinal grand inquisiteur. Il le désigne du doigt et le
fait arrêter. C’est Toi, Toi ? Mais il ne reçoit
pas de réponse.
Ne dis rien, tais-toi. D’ailleurs, que
pourrais-tu dire ? Je ne le sais que trop. Tu n’as pas le
droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis.
Pourquoi
es-tu venu nous déranger ? (...)
N’as-tu pas dit
bien souvent: ‘Je veux vous rendre libres’. Eh bien, tu les as
vus, les hommes ‘libres’, ajoute le vieillard d’un air
sarcastique. Oui, cela nous a coûté cher, poursuit-il en
le regardant avec sévérité, mais nous avons
enfin achevé cette œuvre en ton nom. Il nous a fallu quinze
siècles de rude labeur pour instaurer la liberté; mais
c’est fait, et bien fait. Tu ne le crois pas ? Tu me regardes
avec douceur, sans même me faire l’honneur de t’indigner ?
Mais sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à
présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont
humblement déposée à nos pieds. Cela est notre
œuvre, à vrai dire; est-ce la liberté que tu rêvais ?
(...)
Si jamais il y eut sur terre un miracle authentique et
retentissant, ce fut le jour de ces trois tentations. Le seul fait
d’avoir formulé ces trois questions constitue un miracle.
Supposons qu’elles aient disparu des Ecritures, qu’il faille les
reconstituer, les imaginer à nouveau pour les y replacer, et
qu’on réunisse à cet effet tous les sages de la
terre, hommes d’Etat, prélats, savants, philosophes, poètes,
en leur disant: imaginez, rédigez trois questions qui non
seulement correspondent à l’importance de l’événement,
mais encore expriment en trois phrases toute l’histoire de
l’humanité future, crois-tu que cet aéropage de la
sagesse humaine pourrait imaginer rien d’aussi fort et d’aussi
profond que les trois questions que te proposa alors le puissant
Esprit ? Ces trois questions prouvent à elles seules que
l’on a affaire à l’Esprit éternel et absolu et non
à un esprit humain transitoire. Car elles résument et
prédisent en même temps toute l’histoire ultérieure
de l’humanité; ce sont les trois formes où se
cristallisent toutes les contradictions insolubles de la nature
humaine. On ne pouvait pas s’en rendre compte alors, car l’avenir
était voilé, mais maintenant, après quinze
siècles écoulés, nous voyons que tout avait été
prévu dans ces trois questions et s’est réalisé
au point qu’il est impossible d’y ajouter ou d’en retrancher un
seul mot. (...)
Le pain... Mais tu n’as pas voulu
priver l’homme de la liberté et tu as refusé,
estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance
achetée par des pains.
Aucune science ne leur donnera du
pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la
déposer à nos pieds, cette liberté, en disant:
‘Réduisez-nous plutôt en servitude, mais
nourrissez-nous’. Ils comprendront enfin que la liberté est
inconciliable avec le pain de la terre à discrétion,
parce que jamais ils ne sauront le repartir entre eux ! Ils se
convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres,
étant faibles, dépravés, nuls et révoltés.
Tu leur promettais le pain du ciel; encore un coup, est-il comparable
à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine,
éternellement ingrate et dépravée ? Des
milliers et des dizaines de milliers d’âmes te suivront à
cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards
qui n’auront pas le courage de préférer le pain du
ciel à celui de la terre ? (...)
Voilà ce
que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais
au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En
consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle
inquiétude de l’humanité – individus et
collectivité – savoir ‘devant qui s’incliner’ ?
Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci
plus constant, plus cuisant, que de chercher un être devant qui
s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force
incontestée, que tous les humains respectent par un
consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à
chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles,
mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même
foi. Ce besoin de la communauté dans l’adoration est le
principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout
entière, depuis le commencement des siècles. C’est
pour réaliser ce rêve qu’on s’est exterminé
par le glaive. Les peuples ont forgé des dieux et se sont
défiés les uns des autres: ‘quittez vos dieux, adorez
les nôtres; sinon malheur à vous et à vos
dieux !’ Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde,
même lorsque les dieux auront disparu; on se prosternera devant
les idoles. Tu n’ignorais
pas, tu ne pouvais pas ignorer ce secret fondamental de la nature
humaine, et pourtant tu as repoussé l’unique drapeau
infaillible qu’on t’offrait et qui aurait courbé sans
conteste tous les hommes devant toi, le drapeau du pain terrestre; tu
l’as repoussé au nom du pain céleste et de la
liberté. (...)
Le miracle... Vois ce que
tu fis ensuite toujours au nom de la liberté...
Au lieu de
t’emparer de la liberté humaine, tu l’as encore étendue.
As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix
et même la mort à la liberté de discerner le bien
et le mal ? Il n’y a rien de plus séduisant pour
l’homme que le libre arbitre mais aussi rien de plus douloureux.
(...)
Tu as accru la liberté humaine au lieu de la
confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l’être
moral les affres de cette liberté. (...)
Il y a trois
forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la
conscience de ces faibles révoltés, ce sont: le
miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as
repoussées toutes trois... (...)
Tu espérais
que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans
recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu en
même temps que le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il
cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de
nouveaux, les siens propres, il s’inclinera devant les prodiges
d’un magicien. (...)
C’est ce que nous avons fait. Nous
avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le
mystère, l’autorité. Et les hommes se sont réjouis
d’être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés
de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. Avions-nous
raison d’agir ainsi, dis-moi ? N’était-ce pas aimer
l’humanité que de comprendre sa faiblesse ?
Le
pouvoir... Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de
César. Pourquoi as-tu repoussé ce dernier don ? En
suivant ce troisième conseil du puissant esprit, tu réalisais
tout ce que les hommes cherchent sur terre: un maître devant
qui s’incliner, un gardien de leur conscience et le moyen de s’unir
finalement dans la concorde en une commune fourmilière.
(...)
Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une
élite, tandis que nous donnerons le repos à tous.
D’ailleurs, parmi ces forts destinés à devenir des
élus, combien se sont lassés enfin de t’attendre,
combien ont porté et porteront encore autre part les forces de
leur esprit et l’ardeur de leur cœur, combien finiront par
s’insurger contre toi au nom de la liberté ! Mais c’est
toi qui la leur auras donnée. (...)
L’indépendance,
la libre pensée, la science les auront égarés
dans un tel labyrinthe, mis en présence de tels prodiges, de
telles énigmes, que les uns, rebelles furieux, se détruiront
eux-mêmes, les autres, rebelles, mais faibles, foule lâche
et misérable, se traîneront à nos pieds en
criant: ‘Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son
secret et nous revenons à vous: sauvez-nous de nous-mêmes !’
Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous
prenons les leurs, gagnés par leur propre travail, pour les
distribuer, sans aucun miracle; ils verront que nous n’avons pas
changé les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de
plaisir que le pain lui-même, ce sera de le recevoir de nos
mains ! Car ils se souviendront que jadis le pain même,
fruit de leur travail, se changeait en pierre dans leurs mains,
tandis que, lorsqu’ils revinrent à nous, les pierres se
muèrent en pain. Ils comprendront la valeur de la soumission
définitive. (...)
Mais je me suis ressaisi et n’ai
pas voulu servir une cause insensée. Je suis revenu me joindre
à ceux qui ont corrigé ton œuvre. J’ai quitté
les fiers, je suis revenu aux humbles, pour faire leur bonheur. Ce
que je te dis s’accomplira et notre empire s’édifiera. Je
te le répète, demain, sur un signe de moi, tu verras ce
troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher. Car si
quelqu’un a mérité plus que tous le bûcher,
c’est toi. Demain, je te brûlerai. Dixi.
Ivan
poursuit... Suppose que parmi ces êtres assoiffés
uniquement de biens matériels, il s’en trouve un seul comme
mon vieil inquisiteur, qui a vécu de racines dans le désert
et s’est acharné à vaincre ses sens pour se rendre
libre, pour atteindre la perfection; pourtant il a toujours aimé
l’humanité. Tout à coup il voit clair, il se rend
compte que c’est un bonheur médiocre de parvenir à la
liberté parfaite, quand des millions de créatures
demeurent toujours disgraciées, trop faibles pour user de leur
liberté, que ces révoltés débiles ne
pourront jamais achever leur tour, et que ce n’est pas pour de
telles oies que le grand idéaliste a rêvé son
harmonie. Après avoir compris tout cela, mon inquisiteur
retourne en arrière et se rallie aux gens d’esprit. Est-ce
donc impossible ? (...)
Qui sait ? Peut-être
que ce maudit vieillard, qui aime si obstinément l’humanité,
à sa façon, existe encore maintenant en plusieurs
exemplaires, et cela non par l’effet du hasard, mais sous la forme
d’une entente, d’une ligue secrète, organisée
depuis longtemps pour garder le mystère, le dérober aux
malheureux et aux faibles, pour les rendre heureux. Il doit sûrement
en être ainsi, c’est fatal. (...)
Comment finit ton
poème, demande Aliocha ?
Tout à coup, le
Prisonnier s’approche en silence du nonagénaire et baise ses
lèvres exsangues. C’est toute la réponse. Le
vieillard tressaille, ses lèvres remuent; il va à la
porte, l’ouvre et dit: ‘Va-t’en et ne reviens plus... Plus
jamais !’
Et il le laisse aller dans les ténèbres
de la ville. Le prisonnier s’en va.
Et le vieillard ?
Le baiser lui brûle le cœur, mais il persiste dans son
idée.
(Traduction H.Mongault. LGF 1962, tome I pp.
287-310)