La parole schizoïde


Le serpent dit... — La femme répondit... — Le serpent répliqua... (Genèse 3). L'engrenage fatal commence ainsi. On se laisse gagner par les charmes du séducteur. On s'excite au son de la voix tentatrice. 0n ne refuse pas de donner champ au soupçon sur la vérité de l'Alliance. On se prête à un échange en catimini. Le dialogue se noue. Ce que tout seul on n'aurait pas osé prend corps dans cette `entente' sur des malentendus. De démission en démission on glisse hors de l'Alliance.

Créé à l’image et à la ressemblance du Logos divin, l’homme est le vivant qui parle. Par une connaturalité profonde, la parole humaine n’est pleinement elle-même qu’en dialogue, en alliance, avec la Parole de Dieu. Le péché commence et s’accomplit avec la parole qui se coupe de l’essentiel Dialogue et se met à fonctionner en schizoïdie.

Le péché archéologique, péché originel, péché du monde, est-il fondamentalement autre chose que la perversion de la Parole humanisante par l’instauration d’un discours schizoïde qui se fait discours dominant ? Une autre diction, une contra-diction par rapport à ce dire de la Parole et à ce souffle du Logos divin qui suscite l’humanité authentique. Un péché contre la matrice du spécifique humain et, partant, un péché contre l’être vrai de l’homme.

Chaque homme naît là où le Père ne cesse de dire son Verbe. Et l’homme n’est homme que dans cette diction. Même si la masse des phénomènes semble l’occulter, cette vérité est seule fondatrice de la plénitude humaine. Sans elle l’humain se voit finalement condamné à tourner en rond. Sans partage avec le Logos. En clôture tautologique.

Anti-Alliance

L’anti-Alliance conspire depuis l’origine contre le Verbe archéologique, premier-dit du Père, Vie et Lumière de tout homme qui nait en ce monde. Ce Verbe qui, selon l’extraordinaire vision de Tauler, ne cesse d’être dit et engendré, au plus profond de l’homme pour l’engendrer tout à la fois divin et humain.

Symétriquement caricaturale et contrefaisant l’authentique Parole qui engendre réellement les fils du Père, s’insinue alors la première affirmation mensongère: "vous serez comme des dieux". Elle eut un écho. Elle s’amplifia. Elle devint le Discours dominant orchestré par le prince de ce monde.

La gravité de la chute se mesure à la hauteur d'où l'on tombe. La hauteur d'où l'homme tombe est, à la verticale de lui-même, vertigineuse. Peut-il tomber d'ailleurs que de Dieu?

L'homme n'est homme qu'en
alliance. En originelle alliance avec le Logos dont la lumière, déjà, éclaire tout homme venant en ce monde. Conspirer contre l'alliance, c'est conspirer contre la parole à sa source, c'est conspirer contre le `logos anthropogène', c'est conspirer contre l'homme.

Les rois de la terre s'insurgent, les princes conspirent contre Yahvé et contre son Messie... (Psaume 2:2). Ainsi donc, contre l'Alliance, il arrive que se lève une conspiration. A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose un discours qui mobilise dans la division. Quelque chose comme un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.

Cette orchestration à travers l'espace et le temps de notre monde joue si massivement, si invariablement, contre l'Alliance qu'elle porte par là-même, quasi tangible, la marque d'une étrange conspiration, la signature d'une radicale négativité qui transcende littéralement les capacités intra-mondaines. Ainsi l'humain se décide dans un monde dont les enjeux profonds débordent ce monde ! Quelque chose comme un gigantesque affrontement transcosmique entre lumière et ténèbres, entre l'amour et la haine, dont l'Evangile selon saint Jean, par exemple, ou l'Epître aux Ephésiens désignent la réalité à la fois visible et cachée.

Peut-être seul le regard clair d'un enfant de l'Alliance permet-il d'entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l'Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d'anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...

A la Parole qui veut nouer toutes choses dans la fidélité de l'amour s'oppose ainsi un discours qui mobilise dans la division. Un pacte factieux d'éléments rebelles, un pacte schizoïde.Quelque chose comme une complicité fuyante, un pacte à côté, une connivence contre la communion ! La parole schizoïde...

On la croyait d'audace, cette parole. On se retrouve avec des mots qui ont perdu le souffle.