L’aventure mystique
Notre approche s'inspire très largement du mystique Johan Tauler.
Ce dominicain né à Strasbourg en 1300 n’a d’autre passion jusqu’à sa mort en 1361 que de partager sa découverte essentielle. Œuvrant le long de la vallée du Rhin, prêchant de ville en ville, de couvent en couvent, il exhorte les âmes à oser la divine expérience. Descendre... Laisse seulement Dieu tomber en toi. Et laisse-toi tomber en Dieu. C’est ainsi que peut se formuler, abrupte, l’urgence spirituelle du rhénan. Une telle voie mystique veut être voie simple, rapide et directe vers l’essentiel. Elle ne s’encombre ni de prouesses techniques, ni d’initiations ésotériques, ni de subtilités intellectuelles.
L’aventure mystique, pour Tauler, n’est pas là pour apporter un complément, un supplément ou un perfectionnement. Elle est là pour assurer l’être authentique de l’homme. Il ne s’agit pas essentiellement de faire; il s’agit d’être. Il ne s’agit pas tellement de rendre l’homme meilleur; il s’agit d’abord de le constituer humain. La morale suivra. Son projet a d’emblée une signification ontologique.
Signe des temps, un certain besoin mystique est aujourd'hui plus largement ressenti. Mais, faute de référentiel, il risque de tourner en rond ou de s’évaporer. La plus grande menace contre une mystique spécifiquement chrétienne est sans doute cette quête, spécifiquement gnostique, d’une spiritualité aseptisée. Quelque chose comme une pure idéalité passe-partout et abstraite qui refuse et méprise l’Autre réel. L'Autre à rencontrer.
Etre d’abord homme... Devenir réellement cet être, devenir réellement humain, ne tolère pas de demi-mesure. C’est une question du tout ou rien. Fondamentalement, derrière le large éventail de masques qui prolifèrent sur la scène du monde, il n’y a pas d’intermédiaire possible entre l’homme animal et l’homme divin !
Or cet être doit traverser le néant. Pas seulement la négativité. Il s’agit ici d’une traversée pascale radicale. Non seulement exode et passage à travers le désert, non seulement voie négative de descente en vue d’une rencontre, mais rupture absolue. Mort et Résurrection.
La source est claire. Seul le fleuve est boueux. Il s’agit de remonter le fleuve. Il s’agit de faire retour à sa fondamentale origine. Ici, le ‘moi’ ne peut être qu’obstacle. Ses dimensions sociales, psychologiques, psycho-physiologiques, le déploient dans l’empirie et l’emprisonnent dans l’illusion. L’individualité, par son insistance sur le ‘je’ personnel, signifie perte de l’universel, constitution en idiosyncrasies divisantes et cristallisation en faux être. La vérité, très loin au-delà et en-deçà de l’ego phénoménal, est dans le ‘Soi’. Là le vouloir est sans désir, la connaissance sans pensée, la joie sans ego. Simple, pure et silencieuse présence.
C’est de l’ordre de l’éveil, de l’éveil à une expérience libératrice, de l’éveil à une expérience ineffable. Cela commence par un retournement de toutes les puissances physiques, psychiques et spirituelles de l’homme, à partir de leur naturelle extraversion centrifuge dans le monde des phénomènes et des raisons vers les profondeurs centripètes de l’extrême intériorité. Une concentration. Mais sans effort d’aucune puissance du mental, puisque l’ ‘effort’ reste encore, à sa manière, fût-il intériorisé, projet de fuite centrifuge. Une concentration sans effort, donc, plus passive qu’active, activement passive. Une concentration qui n’est pas insistance mais disponible accueil au mystère.
Se laisser choir dans la verticale béance de la totalité. Une telle chute passe par les plus grandes profondeurs sans fond de l’intériorité. Là l’esprit se perd en quelque sorte lui-même. Au-delà de ses puissances, au-delà de la pensée, au-delà de toute possible distinction, il s’éprend de son propre mystère et coïncide avec la pure lumière. Il fait l’expérience de l’ ‘illumination’. Ainsi s’opère la naissance intérieure.
L’aventure spirituelle n'est pas chrétiennement possible hors de la divine triangulation entre Dieu, l’homme et l’Eglise. L’Ecriture dit la profonde compromission de Dieu avec l’homme et de l’homme avec son Dieu à travers l'ensemble de l’aventure humano-divine de l’Histoire Sainte. Les glissements sont possibles après. Et les unilatéralités. On peut perdre le sens de Dieu au point de laisser l’homme seul conquérir sa plénitude, allant par là jusqu’à perdre le sens de l’homme. On peut désespérer de l’homme au point d’en faire un objet de divine manipulation, allant par là jusqu’à désespérer de Dieu lui-même. On peut mépriser l’Eglise au point de s’enfermer dans une ‘pure’ spiritualité subjective, allant par là jusqu’à se noyer dans les plus troubles débordements. Ce faisant, on pèche chaque fois contre Agapè qui aime l’Alliance jusqu’à la folie, jusqu’à l’Incarnation. Le critère, ici, s’identifie à l’Amour. Agapè se nie en niant la sacramentalité du Corps total du Christ.
Il est à craindre que nos évidences contemporaines ne puissent plus suivre. Ne tablent-elles pas sur la radicale finitude, la stricte immanence et la totale clôture de l’humain ? Reste un ‘je’, simplement virtuel, apparition épiphénoménale d’un ‘ça’ logé en cul de sac. Radicalement différente est la vision du mystique chrétien. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. Infiniment ouvert. Béant sur un fin-fond sans fond.
Voilà le sujet personnel réduit à n’être plus que l’écume devenue consciente de plus fondamentales pulsions, de plus fondamentales structures, de plus fondamentaux mécanismes inconscients. Le ‘je’ lui-même n’a plus que la consistance du phénomène flottant, fictif et illusoire, sur un magma d’épaisses solidités telluriennes. Simplement ‘ça’. Ça désire. Ça parle. Ça fonctionne. Neutre structure et aveugle mécanique inengendrée qui s’auto-engendre ! Là où Freud situait une dynamique pulsionnelle comme originaire motricité humaine, un plus en-deçà se découvre: le règne du pur discursif et des lois aveugles de la discursivité. Point zéro du manque. Fonctionnement du désir in-sensé dans le vide du sens évacué.
Telle n’est pas la vision du mystique chrétien qu’est Johan Tauler. Pour lui l’humain ne se situe pas en horizontale clôture mais en verticale béance. L’humain est infiniment ouvert, béant sur un fin-fond sans fond. C'est cette radicale béance sur un fin-fond transcendant qui donne réalité au JE. Face au 'je' fictif prisonnier du 'ça' piégé en son cul de sac.