Faire signe
Lorsque le sage montre le ciel, dit merveilleusement un proverbe chinois, l’imbécile regarde le bout du doigt ! Le
doigt ? Voilà en effet du solide. Voilà de l’objectif. Voilà du ‘scientifique’ ! A partir du doigt, de proche en proche, du doigt à la main, de la main au bras, à l’épaule, au corps tout entier, à l’hérédité, à l’ADN, à l’évolution... n’y a-t-il pas le massif enchaînement de matière et de raisons ?
Certes. Mais en arrière seulement ! Or le signe n’est pas en arrière. Il est en avant ! La structure n’est pas sens. Simplement, elle le porte. Le doigt n’est pas signe. Simplement, il fait signe.
Le signe ne
part de 'là où il y a quelque chose' que pour renvoyer vers 'là où il n’y a rien'. Dans la rupture de ce-qui-est, autre chose devient possible. Dans cette béance, l’autre advient.
Ce caillou-que-voici est rompu en tant que pierraille et devient, éclaté, outil-qui-tranche. Et en même temps, il ouvre l’outilité à l’infini.
L’homme qui se met à siffler comme un oiseau ne veut pas devenir oiseau ! Ce sifflement est, matériellement, si proche de l’oiseau... et si loin pourtant ! L’objectivité peut s’estomper, s’évanouir. L’oiseau peut s’envoler. Le chant se poursuit. Autre et ailleurs. Même très loin de l’oiseau. Sifflotement de détente, cri de ralliement, stratagème de chasse. Il est disponible comme pure médiation dans le projet humain de signification.
Quelque chose d’irrépressible porte l’animal humain ailleurs que là où il pourrait être chez soi. D’où lui vient ce tropisme de l’ailleurs ? D’où peut venir à l’homme cet éros méta-phorique ? Ce désir de se ‘porter’ ailleurs. Ce besoin de dépasser toutes les limites pour ‘poser au-delà’, selon la forte étymologie du terme...
Dans la béance
C’est dans la béance du mime et du geste que prend naissance le signe. Il n’y a pas de fumée sans feu. La fumée renvoie à sa différence. La fumée est signe naturel du feu. Naturel parce que la rupture est minime et le lien fort. Ce lien ’naturel’ fumée-feu est tellement tenace et tellement univoque qu’il vaut sans doute mieux parler de signal. Mais ce lien naturel peut se relâcher. La fumée peut prendre ses distances du feu et renvoyer ailleurs. Une fois délié, le lien devient disponible pour une infinité de liaisons. Des liaisons nouvelles, non plus simplement données mais créées par l’homme. Lorsque la fumée ne renvoie plus immédiatement au feu. Lorsque la fumée manifeste une intention et traduit une convention, devenant ainsi véritablement signe. Signe de détresse d’hommes perdus, signe de ralliement, etc. Bien plus, cette même fumée peut se moduler qualitativement et quantitativement en volutes distinctes, plus ou moins grandes, plus ou moins claires ou sombres, plus ou moins espacées.
Devenant signe de signe. Langage. Dès que la fumée n’est plus simple signal mais signe et signe de signe, elle se trouve reprise dans l’intention d’un projet signifiant. Elle quitte la simple nature pour devenir artifice. Elle se fait chiffre déchiffrable par convention. Devenue véritablement signe, la fumée n’est plus essentiellement fumée. Elle nie en quelque sorte sa phénoménalité immédiate pour se faire médiation. Elle perd son lien univoque avec le feu pour exister dans la disponibilité équivoque. Elle quitte son objectivité pour être assumée comme médiation d’un projet.
C’est dans la béance que surgit le spécifique humain. Misère et grandeur de l’homme frustré en sa simple animalité, ex-posé à créer, par médiation symbolique, à travers la parole, un monde toujours autre, toujours nouveau. L’espace symbolique, cet espace de possibilité et de déploiement du spécifique humain dans la rupture et dans la distance, signifie une sorte de scandale au sein de la nature. Comment une telle émergence du ‘non’ au cœur du grand ‘oui’ que la nature ne cesse de se répéter à elle-même peut-elle s’expliquer ?