Sans recours


Voilà donc le possible de l'homme livré à lui-même. Une grande euphorie pour celui qui se veut être `maître et possesseur' de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche qui se fait infinie. Car désormais il s'agit de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs. Sans recours.

La justification s'interdisant un
dehors d'elle-même, c'est désormais à l'intérieur de la clôture qu'il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à l'intérieur d'une totalisation schizoïde. Dès lors seule l'articulation interne, c'est-à-dire la méthode, est capable de faire la vérité. Empirismes et rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur un `je perçois' ou un `je conclus'. Phénomènes ou rapports logiques, qu'importe au fond puisque l'intelligence reste prisonnière de son seul possible. Comment dépasser désormais les criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d'autres `ismes' à haut coefficient d'incertitude ?

Quelle justification reste possible ? Lorsqu'il n'y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l' `humain trop humain'. Lorsque toute légitimation tourne en rond, autour d'elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer.

La raison coupée du réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son `Etre suprême'. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité. Société. Progrès. Science. Etat...
Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent. Recherche désespérée, sans cesse reprise, d'un ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en `ismes' !

Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d'accord sur les conventions. Mais s'il n'y a plus d'arbitre ?
Enfin, suprême illusion schizophrène, l'homme impeccable. Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à l'absolu du mal... Face à l'incontournable de la négativité... Que devient l'homme faillible sans radicale possibilité de pardon ? Si l'homme est responsable sans recours, `qui nous pardonnera ?', pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les deux en même temps.


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Notre modernité, encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses impasses. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, se voulant sécurisants, ne tendent à l’admettre ?