Le désir piégé par l’outil de nos euphories
L'exponentialité du système producteur d'abondance n'est pas seulement coincé dans les limites physiques de l'écosystème et du système géo-politique mais encore piégé par une disproportion exponentielle entre l'exponentialité de la production d'abondance et l'exponentialité plus exponentielle du désir.
Enfermé dans l'incontournable limitation du `progrès' piégé, le désir humain ne peut pas ne pas s'y piéger lui-même. Une homéostasie entre l'infini du désir et la nécessaire finitude de l'abondance étant impossible, il reste à l'ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême `transcendance' possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini.
Le système de l'outil exponentiel crée l'homme à son image et à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme réarticulé. Un homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en miettes.
Il y a des moments de grâce où l'essentiel en l'homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal compris parce qu'irrécupérable par les idéologies régnantes.
Lorsque l'essentiel du projet humain tend à s'identifier avec la consommation et la production, inévitablement le désir se fait happer dans le cercle vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à la manière d'une `boule de neige' qui grossit démesurément. Comme le `progrès' lui-même. Voilà le désir de l'homme piégé dans l'infernale boucle qui l'asservit dans l'illusion de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en plus. Pour consommer plus encore...
La société de consommation crée une prolifération de désirs artificiels. Il s'agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des besoins réels que pour donner à l'outil exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré. En même temps on assiste à une inflation du désirable, c'est-à-dire, au sens étymologique, des objets du désir gonflés de vent.
Nous avons vu le `progrès' piégé. Enfermé dans l'incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas s'y piéger lui-même. Une homéostasie entre l'infini du désir et la nécessaire finitude de l'abondance étant impossible, il reste à l'ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême `transcendance' possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l'infini.
Supposons que notre lecture ne soit que l'expression d'un pessimisme `réactionnaire'. Supposons que par extraordinaire un miracle s'accomplisse pour sauver le progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle. Supposons qu'effectivement l'ensemble de l'humanité puisse accéder demain au `progrès' que connaît aujourd'hui son quart privilégié. Supposons réalisables et réalisées toutes les médiations que supposent ces suppositions...
Une croissance de l'outil exponentiellement productrice d'abondance à l'infini réconcilierait-elle l'homme avec lui-même et les hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n'est moins certain aujourd'hui. Et certainement de moins en moins demain.
Il semble bien que notre modernité soit mortellement malade non seulement de son infrastructurel moyen de production d'abondance qui, malgré tout, reste en extériorité, mais plus malade encore en son intériorité. A la source de son désir et de son sens. A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit en se constituant et se constitue en se disant.