Kénose


Mystère scandaleusement incompréhensible sans cet autre mystère qu’est Agapè. La chute et la descente ne sont pas pour un nirvana mais pour une dramatique participation au mystère du Christ crucifié. Notre Dieu qui s’identifie à Agapè ne peut pas ne pas descendre. Il descend même absolument en Jésus.

Le grand discernement s’opère par la Croix, crise et critère d’une authentique mystique chrétienne. En solidarité mystique avec le Christ, à travers son mystère douloureux et glorieux, s’ouvre la voie divine par excellence, la voie de la Kénose. Cette scandaleuse Croix est à la démesure de l’impossible de l’amour. Même pour Dieu le mystère douloureux semble être la seule possibilité de faire être Agapè. C’est la dérisoire faiblesse de l’Agneau
immolé qui porte tout le péché du monde. Et en même temps il apporte, Agneau pascal, toute sa possible résurrection.


 


Il y a un lien très fort entre mystique chrétienne et Kénose. Celle-ci signifie la ‘descente’ comme dynamique fondamentale d’une ‘montée’. Peut-il en être autrement face au mystère du Christ qui s’abîme dans la mort avant de ressusciter ?
Le mystère de la Kénose est identiquement le mystère d’Agapè. Agapè te fait mourir avec le Christ. Agapè te fait ressusciter avec lui. L’expérience mystique est communion à ce mystère dans l’extrême profondeur de toi-même


Le mystère douloureux dans sa crucifiante désolation.
C’est bien d’un mystère qu’il s’agit. Si envahissant qu’il puisse devenir dans l’espace d’une existence, il s’identifie cependant essentiellement avec la distance. La sacrale distance du fascinosum et du tremendum. Il est inaccessible. Il est incontournable. Il suscite effroi et respect. Il est inexprimable. Il est incommunicable. Il culmine dans le silence. On ne peut que parler ‘autour’.

Humainement, ce mystère est énigme obscure. Dans la foi, il reste toujours énigme. Mais son obscurité s’irradie d’une silencieuse clarté. Comme une distante proximité. Celle du Christ en croix. Inséparable du péché du monde, sa racine trans-historique, la plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance. Incapable de se boucler sur sa païenne euphorie, il reste à ce monde de s’ouvrir sur la Rédemption.

Que notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c’est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l’invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr, qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des appels vers sa propre transcendance.

Paradoxalement, jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus allergique à la Croix. La modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui, plus folie que jamais. Il est vrai que sans la transcendance, la croix ne peut être qu’absolu non-sens. La croix est crise de l’être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Elle distend toutes nos capacités.

Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le ‘cœur’ voit. L’Esprit seul peut regarder en face ce ‘tremendum mysterium’ et le dévoiler en la Parole comme douloureux mystère d’une traversée. Le
mysterium iniquitatis en son pascal Exode vers le mysterium gratiae.

La crucifixion de l’iniquité pour que triomphe la grâce s’appelle
Rédemption. Ici la raison est toujours impuissante et les explications qu’elle peut donner sont aussi scandaleuses que le mystère dont elles s’efforcent de rendre raison. Mais ici se découvre en même temps la voie divine par excellence, la voie négative. Elle traverse verticalement toutes les horizontalités. Elle crucifie. Elle descend d’abord. Kénose. Abaissement avant la montée dans la gloire.