Soif


Le vivant parfaitement à l'aise dans l'espace 'naturellement' donné nous l'appelons 'animal', le 'vivant' tout court, en contradiction avec l'homme qui, animal pourtant lui aussi, refuse de n'être que 'animal'. L'animal a cette extraordinaire faculté d'être complètement chez soi dans la nature. Il vit un 'oui' absolu à la nature. Il vit en harmonie absolue avec sa condition de naissance. Avec une confiance illimitée, radicalement 'naïve', sans soupçon et sans possibilité de soupçon. Il vit un dedans absolu.

L'homme aussi commence toujours à vivre 'naïvement' dans la plénitude d'un 'dedans'. Un sein naturel. Un sein maternel. Un donné fait de nécessités physiques, biologiques, psychologiques, sociologiques, mentales. Un donné fait de tendances, d'habitudes, de traditions, de conditionnements, de modes, de conformismes, de préjugés. Tel espace épistémologique et pragmatique et tel espace seulement. Bref, une bulle de certitudes et d'évidences. Et, pourquoi pas, un paradis ! Jusqu'au jour où le soupçon l'effleure. Un possible autre. Un possible dehors.

Tant que le dedans signifie totalité, ses limites ne sont pas perçues. Il est vécu comme un espace absolu. C'est dans le soupçon d'un dehors possible que brusquement le dedans se rétrécit. L'espace se clôt en caverne. Le paradis devient prison. L'innocence naturelle est perdue.

Le premier prisonnier... Si misérable dans cette condition. Si grand pourtant de se savoir prisonnier. Ce n'est que dans la distinction d'un dedans et d'un dehors que se constitue la conscience d'être prisonnier et, partant, se construit la prison. Mais sans cette prise de conscience, jamais une libération ne serait possible. On ne quitte pas ce qu'on prend pour un paradis. Il faut se savoir en prison pour s'évader.

La faille dans la clôture d'un dedans fait soupçonner le dehors possible. Et ce soupçon travaille à la libération. Dialectique d'un désir qui s'exacerbe en fonction d'un manque. Dialectique d'une plénitude qui ne peut advenir que dans la béance. Dialectique d'une certitude qui ne peut se conquérir qu'à travers le doute, le soupçon et la question. Dialectique d'une ouverture qui ne peut grandir que dans la victoire permanente sur une clôture.

Un animal insatiable.

Chez l'animal, le manque est à la mesure de la possible satiété. Le monde suffit à éros. Chez l'homme, la disproportion se fait croissante. L'abondance déborde et la béance se creuse. Le monde ne peut jamais être à la mesure de la démesure d'éros. Le simple donné ne suffit plus pour loger éros en sa béance. Un espace nouveau s'ouvre à la démesure humaine.

Surgi ‘entre les lignes’, comment l’homme peut-il se retrouver chez lui dans le texte de la nature  ?
Cet animal frustré est insatiable. Il n'y a d’assez pour le désir que dans l'immédiateté primaire. Il n'y a d'assez que dans un bref instant ou bien dans l'abrutissement. L'instant suivant crie encore  ! Le désir humain est insatiable. N’est-ce pas précisément dans cet ‘insatiable’, dans cette béance du désir, que la valeur prend valeur  ? Paradoxe d'une autre abondance qui n'est pas sans fondamentale indigence.

La valeur n'est pas fille de l'identité mais de la différence. La coïncidence ne désire pas. Tant qu’elle abonde, l’eau reste sans valeur. Celle-ci devient infinie pour l’assoiffé du désert. Les distances seules nourrissent les nostalgies. Un objet n'est désirable que dans son absence ou par sa perte menacée. Courir après une chose la rend plus désirable encore. La conquête décuple sa valeur.

Ce qui ‘vaut’ émerge d’une béance. La valeur advient dans la négation de l’indifférence. Elle surgit avec la différence. Ce qui vaut d’être.
Différent de ce qui est. Un caillou au bord du chemin. Il est là, ‘quelconque’ et insignifiant jusqu’au moment où l’archéologue le découvre comme un vestige important. Il ne prend valeur qu’une fois sorti de son in-différence et situé dans la différence. Telle parole te ‘dit’. Elle sort du brouhaha de l’indifférence. Elle prend valeur. Le démiurge d’une telle transmutation  ? Le regard humain, l’écoute humaine, c’est-à-dire le grand ‘différenciateur’ que nous pouvons aussi appeler esprit.

Cette différence ne va pas sans tension conflictuelle. C’est en effet entre les pulsions biologiques brutes et les tendances humanisées, entre le désir et la satisfaction permise, entre le plaisir et les exigences de la réalité, que s'interpose,
spécifiquement humaine, une instance de distance et de
censure. Celle-ci peut accroître la tension jusqu'à l'angoisse. La névrose n’est pourtant pas fatale. Des possibilités nouvelles s’ouvrent dans la création d’un monde original. Là les tendances s’effectuent symboliquement, sublimant ainsi les pulsions de la ‘nature’ en ‘culture’ spécifiquement humaine.

Béance du désir.

Eros, comme le dit déjà très judicieusement Platon, est fils d’abondance et de pauvreté. Que serait l’homme sans cette dynamique d’un
manque qui tend vers la complétude  ? Rien ne tournerait sans le désir. On peut être pris de vertige devant la masse des productions humaines. Une masse de différence d’avec le simple règne animal. Comment expliquer cette différence sans cet ‘éros’ spécifique à l’homme ?

Entre la source chaude de l'abondance et le puits froid du manque tourne le désir. Sans cette différence de potentiel le désir serait comblé et n’existerait plus. Si le
manque n'était qu'un ‘trou’ à boucher une fois pour toutes, le ‘système’ du désir tournerait le temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela il s'arrêterait et l'homme serait ‘heureux’ une fois pour toutes. Il faudrait pour cela que l'homme ne fût rien d'autre que quelque chose comme un cristal dans un environnement de sécurité. Mais l'homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie sur fond d'entropie. Les biens s'usent, se détruisent, se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est entretenu par le temps. La différence perdure. Donc le système doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des échanges de ce vivant. Il faudrait pour cela que l'homme ne fût rien d'autre que quelque chose comme un ‘animal raisonnable’.

Mais l'homme est un
vivant infini. Béance infinie insatiable à l'infini. La satisfaction (toujours relative) à un niveau relance l'insatisfaction à un niveau plus loin. Plus on a plus on veut avoir. Le ‘seuil de pauvreté’ croît indéfiniment en même temps que croît la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence s'accroît exponentiellement.

Il ne s'agit pas du
manque relatif qui crée le besoin. Ce manque biologique, écologique ou économique qui laisse béante une structure, traduit ce vide en insatisfaction qui tend vers la satisfaction, et cesse finalement lorsque le trou de la structure est bouché. Il s'agit du manque essentiel qui creuse le désir. Un manque à jamais incontournable et encore moins remblayable. Parce qu'il est irréductiblement béance sur l'autre.

La béance de l'être se manifeste chez le vivant comme béance du désir. Et c'est dans cette béance que surgit concrètement la valeur. Tant que l'air ou l'eau sont à profusion quelle valeur ont-ils ? Il suffit qu'ils viennent à manquer, ou même qu'ils soient seulement menacés de manque ! Quelle fortune ne donnerait l'assoiffé dans le désert pour un verre d'eau ? La rareté aiguise le besoin. La publicité sait susciter un manque pour que s'exacerbe le désir. La coïncidence ne désire pas. Il faut pour cela les différences. Les distances seules nourrissent les nostalgies. Un objet n'est désirable que dans son absence ou par sa perte menacée. Courir après une chose la rend plus désirable encore. La conquête décuple sa valeur.

C'est le logos qui assume le désir dans sa distance. Il n'y a d'assez pour le désir que dans l'immédiateté primaire qui court-circuite le logos. Le logos y est réduit au cri, au souffle expirant, à l'expir de la fuite. Il n'y a d'assez que dans un bref instant ou bien dans l'abrutissement. L'instant suivant crie encore !

La
valeur révèle la triple béance du désirant, du désiré et de la distance entre les deux. Il n'y a de sujet désirant que dans l'ouvert; une structure close ne désire pas. C'est ouvert à une indéfinie resignification et transignification symbolique que l'objet devient infiniment désirable. Dans la distance inlassablement ouverte entre le désir et son objet s'exacerbe la valeur. C'est donc la béance qui valorise la valeur. Paradoxe d'une richesse qui n'est pas sans fondamentale pauvreté.

L'homme est cet être hautement in-complet livré à la valorisation ! Il ne peut y avoir réellement valeur que lorsque la béance accède à la reprise d'elle-même dans la conscience et dispose d'elle-même dans la liberté. Alors seulement la valeur peut accéder à elle-même et exister pour elle-même. Il n'y a réellement valeur qu'avec l'irruption de l'humain. Parce que l'humain ouvre un infini et que la valeur implique cette rupture du fini, c'est-à-dire, de la délimitation en clôture, pour s'ouvrir à l'in-fini. Le non-fini. Le jamais-fini. Le toujours-ouvert.

Les trois ordres du désir

La distance infinie des corps aux esprits
, écrit Pascal, figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité. Le désir humain n’accède authentiquement à la plénitude de lui-même que dans cet ‘infiniment plus infini’ de la charité-agapè. Pascal ajoute: car elle est surnaturelle. N’est-ce pas elle qui témoigne que l’homme passe l’homme infiniment ?