Fils du hasard et de la nécessité...
Et si, à partir d’une ’soupe primitive abiotique’, tu ne constituais qu’un moment transitoire d’une aventure purement chimique ? Simplement un événement d’une incroyable improbabilité, comme le pense Jacques Monod, le produit d’une énorme loterie tirant au hasard des numéros parmi lesquels une sélection aveugle désigne d’improbables gagnants...
Tu t’étonnes de l’étrangeté de ta condition ? Cet ébahissement n’est pas différent de qui vient de gagner un milliard. Et si notre numéro était simplement sorti au jeu de Monte-Carlo ? Et si notre biosphère est un événement particulier, imprévisible et improbable, explicable seulement à partir de son existence et non pas à partir de ‘principes’ préalables à cette existence ? Et si l’univers n’était pas gros de la vie, ni la biosphère de l’homme ?
Hasard et nécessité. L’échiquier est nécessaire. Les règles du jeu sont nécessaires. Le déplacement des pions est aléatoire. Et partant relèvent du hasard toutes les combinaisons possibles perdantes ou gagnantes. A chaque moment du jeu, cependant, le résultat acquis est nécessaire. Hasard et nécessité veulent être désormais la clé de l’intelligence de l’émergence de l’homme. Le hasard préside aux surgissements. La nécessité gère le surgi subsistant et devenu redondant.
L’homme, simple produit du hasard et de la nécessité ? Comme un texte incroyablement complexe écrit au hasard avec un alphabet chimique dans une langue sans significations mais aux règles strictes. Ces règles sensées corriger lentement et progressivement le texte écrit et réécrit inlassablement et mécaniquement durant des millions d’années. Un texte où les fautes de frappe, les erreurs de duplication ou de transmission se révèlent elles-mêmes fécondes dans la mesure où elles ne contredisent pas radicalement le texte en construction. Un texte où il est vain de chercher quelque signification en-dehors de l’insensé de sa stricte articulation elle-même.
Ne succombes-tu pas inlassablement à l’illusion anthropomorphe et anthropocentrique ? Ne projettes-tu pas dans la nature ce ‘projet’ que tu es toi-même par suite du fonctionnement intensément téléonomique de ton propre système nerveux ? “Toutes les religions, écrit Jacques Monod, presque toutes les philosophies, une partie même de la science témoignent de l’inlassable, héroïque effort de l’humanité niant désespérément sa propre contingence.” Pourquoi vouloir sauter par-dessus ton ombre ? Et si tu essayais de vivre seulement ‘avec ce que tu sais’ dans les limites de la stricte ‘objectivité’ scientifique ? “L’ancienne alliance est rompue; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il émerge par hasard.”
Enfant du 'bruit'...
Un texte étant à l’arrivée, il faut nécessairement qu’il se soit écrit préalablement. Il est difficile de l’envisager comme le résultat intégral d’un premier jet. Mais on peut le concevoir comme une sorte d’écriture automatique, rédigé par minuscules morceaux, à l’aide de beaucoup de ratures ou de ‘bruit’ informatique.
Au commencement est le bruit. Le bruit, c’est-à-dire les erreurs dans la copie du message lors de la duplication de l’ADN. Mais l’erreur ne signifie-t-elle pas d’emblée désorganisation et dégradation ? Certes. Cependant, fortuitement, elle peut aussi signifier une amélioration. Par hasard l’erreur peut apporter un plus dans l’accroissement d’organisation. Ce que la redondance de l’organisation parfaite est absolument incapable d’apporter, le bruit, lui, a quelque chance de le produire. Si infime que soit cette chance elle est toujours supérieure à une impossibilité absolue. Il y a donc une probabilité pour que le programme du vivant émerge et évolue non seulement malgré le bruit, contre le bruit, à travers le bruit, mais grâce au bruit !
Enfant des boucles...
C’est non seulement une création ‘ex nihilo’ que demande l’épistèmè moderne en refusant tout programmateur originel, mais encore une création ‘ex absurdo’. C’est-à-dire à partir d’une radicale absence de sens préalable. L’ordre à partir du non-ordre. L’information à partir de la non-information. L’ordre à partir du désordre. L’information à partir du bruit. Sur le modèle des ‘boucles de rétroaction’ de la cybernétique on fait appel à la ‘boucle’ comme à une puissance quasi magique capable de nouer à la fois le désordre et l’ordre en interaction organisatrice. Ce bouclage, censé être victorieux du désordre et donc de l’entropie, pourrait se faire selon le scénario résumé de façon suivante: Désordre - Hasard - Agitation - Rencontres - Jeu des interactions - Boucles - Organisation - Lois de la nature...
Soient, au départ, des interactions aléatoires et déterministes, une sorte de ‘bricolage’ sauvage de mécaniques chimiques, aboutissant aux constituants élémentaires de la vie. Entre le premier bouclage nucléo-protéiné et la première cellule porteuse d’un programme informationnel s’opère ensuite un long tâtonnement progressivement auto-organisateur et auto-adaptateur. Les boucles d’information se bouclent en information de plus en plus complexe. Les fins se bouclent sur les moyens et les moyens sur les fins dans le tout du fonctionnement. En toute boucle, par le jeu même de la rétroaction, doit ainsi émerger quelque chose comme de la ‘finalité’.