Le péché du monde
Un monde qui fait mourir l’Innocent, un monde qui crucifie le Christ, un monde qui, deux mille ans après, invente Auschwitz, révèle la massive présence de cette insondable négativité qu’est son mal. Ce mal du monde résiste, irrationnel, transrationnel, à toute possible compréhension. Il renvoie la raison hébétée du côté du dérisoire.
Le mal est de trop dans l’immanence. Il déborde l’immanence de toute part. A sa manière il est transcendant, d’une sorte de transcendance négative. Tremendum mysterium iniquitatis !
Anti-Alliance
L’anti-Alliance conspire depuis l’origine contre le Verbe archéologique, premier-dit du Père, Vie et Lumière de tout homme qui nait en ce monde. Ce Verbe qui, selon l’extraordinaire vision de Tauler, ne cesse d’être dit et engendré, au plus profond de l’homme pour l’engendrer tout à la fois divin et humain.
Symétriquement caricaturale et contrefaisant l’authentique Parole qui engendre réellement les fils du Père, s’insinue alors la première affirmation mensongère: "vous serez comme des dieux". Elle eut un écho. Elle s’amplifia. Elle devint le Discours dominant orchestré par le prince de ce monde.
Le péché des origines est chrétiennement, bibliquement, indissociable du péché du monde, sa racine trans-cosmique et trans-historique. Qu’est-ce que ce péché du monde que l’Agneau désigné par Jean le Baptiste peut porter et enlever ?
Peut-être seul le regard clair d’un enfant de l’Alliance permet-il d’entrevoir sa consistance occulte et de le dévoiler comme conspiration contre l’Alliance, contre Dieu et contre son Christ. Un pacte d’anti-Alliance noué par une mystérieuse solidarité schizoïde orchestrée par le Satan qui est aussi Légion...
Péché ‘constituant’
Cette coalition irrationnelle doit pourtant se tenir à la base de nos rationalités constituées, puisque loin de pouvoir la maîtriser elles se trouvent asservies par elle. Quelque chose comme un péché ‘constituant’ – “peccatum peccans" selon saint Irénée – derrière tous les péchés constitués. Péché originaire. Primitive faille qui appelle la suite de nos faillites. Première chaîne sur laquelle se trame tout ce tissu d’iniquité qui recouvre la terre.
C’est la matrice même de notre humanisation qui doit être affectée par cette originaire négativité conspirante. Et qu’est fondamentalement cette matrice du spécifique humain, sans laquelle aucune animalité n’accède jamais à l’humanité, sinon la parole ?
Intelligible dans la rupture
Le mal du monde distend le monde. Le péché du monde crucifie le monde. Quoiqu’il fasse, il n’arrive plus à se boucler sur sa païenne euphorie. Il se rompt. Il s’ouvre sur la rédemption. La plaie profonde au flanc du monde crie sa béance et sa transcendance.
Que notre monde soit l’enjeu d’un affrontement qui le dépasse heurte visiblement notre modernité. Après avoir réduit la pluralité des ordres au seul règne phénoménal, c’est-à-dire transparent à notre seule possibilité scientifique d’aujourd’hui, nous présupposons un monde axiologiquement neutre, aseptisé de l’invisible. La science peut certes prétendre, et fort légitimement, qu’un tel monde lui suffit. Mais le monde, lui, n’a aucune raison d’être sûr, qu’ainsi réduit, il se suffise à lui-même ! Il a au contraire beaucoup de raisons pour soupçonner en ses béances des ouvertures vers sa propre transcendance.
La modernité expulse aussi violemment la croix qu’elle expulse la transcendance. Ce Messie crucifié qui, depuis les origines, est folie pour les païens reste, aujourd’hui, plus folie que jamais. Qu’est, en effet, la croix sans transcendance, sinon absolu non-sens ? Elle qui EX-pose. Elle qui est Exode absolu. Hors de... Mais vers quoi ? Vers qui ? Vers où ? Vers le néant ? Ou vers l’Autre ?
La croix est crise de l’être dans toute sa largeur et dans toute sa profondeur. Elle est déroute de toutes les valeurs. Elle est faillite de toutes les logiques. Ainsi elle peut être au sens le plus originaire et le plus fort du terme DIS-cernement.
Ne pouvant s’ex-poser dans la rupture, la modernité est tentée par l’absurde. Paradoxalement jamais culture ne fut plus sensible aux crucifixions et en même temps plus allergique à la Croix. Mais peut-il en être autrement lorsque la conspiration se met à expulser si violemment son exposante judéo-chrétienne pour se replier dans sa désormais impossible composante païenne ? Un tel Mystère n’est pas impunément révélé sans que s’énervent les sens – par exemple l’épicurienne équivalence de la mort et du rien ou la stoïcienne équivalence de la mort et de la loi – qui, malgré tout, permettaient à l’homme non chrétien de survivre.
Affectés par la déperdition ambiante de la transcendance, certains chrétiens eux-mêmes, aujourd’hui, en sont réduits à chercher du côté de la simple transcendantalité. La Croix du Christ devenue simplement ‘exemplaire’, ‘témoignage’ d’amour, voire ‘force mobilisatrice’ des bonnes volontés, risque ainsi de perdre toute signification autre que morale et symbolique !
Le regard charnel, conditionné à ne jamais voir que l’envers du monde, ne comprend pas la profondeur transcendante du mystère de Dieu tel qu’il peut se partager avec l’homme divin. Il faut pour cela descendre en ses propres profondeurs. Là seulement le ‘gemüt’ voit.