Croissance exponentielle de l'outil
Pendant de longs millénaires l'homme est un nomade prédateur. Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L'homme vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il n'attente à la nature que dans les limites de ses besoins vitaux.
Ensuite, très récemment sur l'échelle des temps préhistoriques, a lieu ce `décollage' des possibilités fabricatrices humaines. La révolution néolithique. L'homme devient de plus en plus agressif à l'égard de son environnement naturel. Il construit son monde dans la distance d'avec la nature. Au lieu de simplement les cueillir, il se met à cultiver les fruits de la terre. Au lieu de simplement les chasser ou les attraper, il se met à élever les bêtes. De là, une logique des choses entraîne toute une série de très profonds changements. Il faut se fixer. Il faut construire. Il faut se regrouper. Il faut se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre. Il faut inventer des outils nouveaux...
L'accélération s'accélère en croissance exponentielle de l'outil. A travers les différentes révolutions industrielles. Longtemps l'outil n'était qu'une sorte de prolongement de la main de l'homme. Il va prendre de plus en plus une sorte d'autonomie pour lui-même. Activé par l'énergie des éléments naturels d'abord, et par l'énergie motrice artificielle ensuite. De l'outil à l'outil de l'outil. De la machine simple à la machine de plus en plus complexe. La machine se substituant à l'homme tout entier, à ses muscles d'abord, à ses nerfs et à ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la machine universelle à la machine spécialisée. De la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique. De l'automatisation à l'automation.
L'intelligibilité issue de la révolution mécaniste consacre le morcellement du savoir. Mais en même temps elle ouvre au projet technico-scientifique de l'homme des possibilités quasi-infinies. A partir de la révolution mécaniste l'idée de progrès s'imposera de plus en plus.
Aux 18e et 19e siècles (et même durant la première moitié du 20e) la catégorie de `progrès' alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès technico-scientifique comme progrès `total' de l'homme; le mythe de l'intelligibilité scientifique comme intelligibilité `absolue', et logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la supériorité de l'homme occidental inventeur et détenteur de l'efficacité mécaniste. Il n'est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !
La `méthodologie' mécaniste s'est doublée d'une `idéologie' mécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l'ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s'est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l'intelligibilité et de la praxis.
L'intelligibilité et la praxis mécanistes constituent en quelque sorte l'outil de l'outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu'en la modernité, l'aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l'outil.
Croissance de l'artifice
Resterait à étudier plus en détail comment ce possible est déjà donné en germe à partir de la révolution néolithique. Comment la puissance d'analyse des Grecs s'épanouit en l'efficacité du mécanisme. Comment la rupture judéo-chrétienne lui ouvre un espace quasi infini. Comment par une série de révolutions épistémologiques et pragmatiques, dans la réciprocité dynamique du texte scientifique et de la texture technologique, s'est mis à proliférer l'artifice. Pourquoi la croissance du progrès constructeur s'est faite exponentielle. Et pourquoi en Occident...
Il faut prendre la mesure de ce troisième règne que l'homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l'artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d'articulation. Un système d'outilité. Un système exponentiel producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle.
Une limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l'outil et portée par son euphorie, l'idéologie du Progrès se prenait pour l'absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd'hui la limite en fait le tour.
Troisième règne
A travers la révolution mécaniste et son prolongement industriel notre modernité se dote d'un outil exponentiel producteur d'abondance à l'infini. Rien ne semble plus s'opposer à la réalisation du rêve cartésien: devenir maître et possesseur de la nature ! Entre la nature et l'homme se constitue désormais quelque chose comme un troisième règne. Prométhéen. A la mesure de la démesure de l'homme.
La montrée de ce règne se double d'une idéologie. Le libéralisme. Une classe sociale `montante', la bourgeoisie, avait accumulé assez de passion, de savoir et d'avoir pour être l'instigatrice, la promotrice et la détentrice de ce système exponentiel. Dès le dix-huitième siècle, les Lumières ont été sa philosophie, l'Encyclopédie son catéchisme et la Révolution son fer de lance. Il s'agit de conquérir les `droits' à la liberté individuelle en vue d'une liberté d'entreprise absolue. C'est en France que la rupture se fit brutale. Ailleurs la transition est plus progressive, sous les espèces du `despotisme éclairé' comme en Prusse avec Frédéric le Grand, en Autriche avec Marie-Thérèse, dans le Pays de Bade avec Charles-Frédéric, en Russie avec Catherine II. En Angleterre, l'évolution se fait même quasi naturellement.