Notre justice piégée
L'outil du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine fabricatrice d'opulence l'est tout autant moralement. Déjà il y eut les `broyés du système', exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste pas structurellement sans remède. Il s'est effectivement amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut envisager une injustice beaucoup plus fondamentale, une injustice d'ordre systémique.
L'outil du progrès est coincé physiquement. Mais il l'est encore plus moralement. C'est en effet de façon injuste qu'il fonctionne.
Pour dire d'emblée les choses très crûment, jusqu'à présent notre système de production n'a pu fonctionner exponentiellement que grâce à l'exploitation injuste d'une grande partie des possibilités humaines par les propriétaires du système. L'outil d'abondance crée pour ses détenteurs de plus en plus de `progrès', au détriment du reste de l'humanité restée historiquement en marge de la maîtrise de cette outil. Aujourd'hui, paradoxalement au moment où l'exponentialité du système se met à se gripper, de plus en plus d'hommes de notre planète commencent à prendre conscience de cette injustice et à revendiquer leur juste part au progrès de l'abondance.
L'immense déploiement d'euphorie, embrayé sur la croissance exponentielle de l'outil de la bien-portance, ne fonctionne que grâce à un sinistre feed back dont la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels est une des premières et honteuses manifestations. Le système d'outilité européen fonctionne alors avec, comme entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un trop plein de cotonnades s'écoule en Afrique. Celle-ci paye en esclaves qui, déportés aux Amériques, fourniront la main d'oeuvre pour la culture de la matière première. La boucle est bouclée !
Ainsi peut se tenir un discours `anti-esclavagiste' étrangement muet sur les causes de l'esclavagisme sans lequel le `progrès' eut été singulièrement plus modeste ! Mais n'est-il pas admis désormais qu'on peut mentir et qu'il restera toujours quelque chose ?
Le Sud et le Nord
La frontière entre l'impérialisme et son contraire ne passe pas entre les régimes. Elle passe, aujourd'hui, essentiellement entre le Sud et le Nord qui est le détenteur, le manager et le profiteur du système exponentiel.
Scandale de notre temps; 40% de la population du globe détient 90% des possibilités et, partant, des bienfaits du système qui se veut producteur d'abondance. Or c'est cette scandaleuse différence de potentiel qui permet à la machine de tourner en croissance exponentielle. Supprimer cette différence reviendrait à ralentir considérablement l'exponentialité du système, et, peut-être, à le désorganiser.
Jusqu'à quand une humanité plus massivement conscientisée et informée, et partant plus largement engagée, peut-elle encore tolérer l'intolérable ? L'ordre économique mondial ? Un `désordre' plutôt qui fonctionne universellement et globalement sur le mode d'un `libéralisme' sauvage. Résultat du libre jeu des lois `naturelles' du système exponentiel de fabrication avec le reste du monde. Cet ordre-désordre est aujourd'hui en crise. Il fait l'expérience de ses limitations qui, pour l'exponentialité du système, sont des limites mortelles. Elles ne peuvent pas ne pas concourir à sa désorganisation et à son blocage.
Le Discours sur le `nouvel ordre mondial' est dans l'impasse. Comment en serait-il autrement face à son indépassable contradiction. Ainsi, par exemple, veut-on allier la croissance des pays industrialisés et le développement des pays pauvres. Mais est-ce possible à partir du système tel qu'il est et des mécanismes tels qu'ils jouent ?
La croissance dans les pays industrialisés est incompatible avec la `même' croissance des pays du Tiers Monde. Parce que la croissance du système exponentiel est impossible sans `puits froid' ! Or développer les pays pauvres revient à réchauffer le puits froid, et donc à provoquer la baisse de la différence de potentiel ! Le `juste' progrès de l'ensemble du globe se paie nécessairement par une perte d'exponentialité.
Pourtant les idées généreuses ne manquent pas pour imaginer des scénarios audacieux. Ainsi, par exemple, dans le cadre d'une division internationale du travail, le Nord industrialisé pourrait renoncer à être l'atelier du monde pour n'être plus que son laboratoire, permettant ainsi au Sud de devenir cet `atelier'. Ou encore créer quelque chose comme un gigantesque `Plan Marshall' grâce auquel l'enrichissement du pauvre ne serait pas contradictoire avec l'enrichissement du riche. Tirez-en logiquement toutes les conséquences, à court, à moyen et à long terme. Votre scénario n'évite pas l'impasse.
En-deçà de ces rêves, il y a la terrible réalité. L'aide actuelle ne représente même pas l'équivalent des seuls intérêts de la dette annuelle des pays du Tiers Monde. Et l'accroissement de cette dette, loin d'être à la mesure des possibilités des pays pauvres, est elle-même à la mesure du système, c'est-à-dire exponentielle. La fuite en avant de l'expansion galopante condamne tout nouvel ordre mondial possible.
Reste aux sous-développés la résignation ou la riposte
Or la résignation est de moins en moins tolérée. De plus en plus monte la volonté de riposte. Dans trois directions. Jouer le même jeu en entrant dans la concurrence. Pousser la révolte jusqu'à l'explosion généralisée. Refuser de penser `progrès' dans le sens induit par le système exponentiel. La première joue dangereusement avec la possibilité exponentielle elle-même. La seconde est chargée de catastrophe. La troisième serait de sagesse, mais exige une audace d'imagination et d'action dont peu de signes annoncent l'actuelle possibilité. N'est-ce pas elle, pourtant, qui porte les chances du futur ?
Un ordre économique mondial ?
Un `désordre' plutôt. Qui fonctionne universellement et globalement sur le mode d'un libéralisme sauvage. Résultat du libre jeu des lois `naturelles' du système exponentiel avec le reste du monde.
En tant que système, la globalité de l'outil, derrière les divergences d'étiquettes et les concurrences elles-mêmes sauvages, fonctionne à partir d'une `source chaude' et sur un `puits froid'. Nécessaire différence de potentiel pour que le système en tant que système puisse tourner.
Or de plus en plus cet `ordre' s'enfonce dans la crise. Il expérimente ses limites. Qui sont pour le système exponentiel des limites mortelles. Parce qu'elles concourent à sa désorganisation et à son blocage. A moins de pouvoir commercer librement avec d'autres planètes, et à supposer que ces autres planètes ne soient pas elles-mêmes `industrialisées', sur terre se fait un blocage de la différence de potentiel.
Le Discours sur le `nouvel ordre mondial' est bloqué. Le `Dialogue Nord-Sud' se voit chaque fois dans l'impasse. Pourquoi ? Essentiellement parce qu'il se heurte à une indépassable contradiction. On veut allier la croissance des pays industrialisés et le développement des pays pauvres. Est-ce possible à partir des mécanismes tels qu'ils jouent ?