Clochards des insignifiances


Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu’où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touché par la nostalgie des espaces paternels ?

Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il garder les cochons avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.

Il faut très certainement une bonne dose de naïveté pour croire pertinente, aujourd’hui, une
autre parole, en ce monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. Lorsque les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. Lorsque les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...

Il est vrai que la déroute spirituelle s’arrange à caresser l’aujourd’hui dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l’actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l’impératif catégorique de nos déracinements.

Si la faillite du sens est d’actualité il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle
dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation. Imagine un instant qu’atteintes par la contagion s’éteignent les voix rebelles et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ?

Face à ce monde qui pardonne tout à ceux qui le suivent bêtement il est urgent de cultiver le devoir d’indocilité.
Les modes nous emportent au gré de ce qui est dans le vent. Pour être soi en vérité il faut oser être inactuel.

Mille et une raisons du soupçon militent en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale un consensus de démission.

On croit l’énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en toute autre énergie. L’énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d’imperceptibles fragments de démission accumulées, par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le ‘on’ qui démissionne. Donc aucun n’ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées. Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes qui témoignent de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance.