Raison constituée et raison constituante


La distinction a été introduite par A. Lalande.
Derrière les variations de la raison il y a un invariant ultime et radical. André Lalande propose la distinction – pertinente ! – entre raison constituante et raison constituée. La première est pure ‘forme’, pure exigence de rationalité, de cohérence, d’unité, pure normativité se traduisant par des principes. En tant que telle elle s’impose universellement et éternellement dans son absolue radicalité, nécessité, évidence, universalité et totalité. La seconde est cette ‘forme’ informant une ‘matière’ toujours multiple, située et évoluant spatio-temporellement, diversifiée par les multiples projets humains, limitée dans ses possibilités d’analyse et de synthèse, mêlée aux multiples affects non-rationnels, bref, le laborieux cheminement de la connaissance qu’est la science.

Constituante

La science est raison en acte et en marche. Scandale pour le fixisme traditionnel qui tablait sur des contenus absolus et sur de l’acquis définitif. La raison en marche découvre que ce qui est absolu en elle, ce n’est jamais son ‘contenu’ toujours variable historiquement mais son pur espace ‘contenant’, sa pure ‘forme’ normative.
Cette pure forme normative ne peut pas ne pas se donner un contenu. Elle est toujours ‘forme’ d’une ‘matière’, compromission avec le cheminement laborieux de l’activité rationnelle humaine qui réalise progressivement l’accord de l’esprit avec lui-même, l’accord de l’esprit avec l’autre que lui-même et l’accord des esprits entre eux.


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La raison constituante est tellement discrète qu’elle ne se manifeste pas habituellement en pleine lumière. Leibniz déjà disait des principes qu’ils étaient comme les muscles et les tendons le sont pour marcher, quoiqu’on n’y pense point. Elle est pauvre en face de la richesse de la raison constituée. Elle est servante. Elle est outil de tout outil. Mais elle est reine aussi. Norme suprême de toute pensée réfléchie et de toute action cohérente. Juge souverain de ses pouvoirs. Ancillaire et néanmoins souveraine possibilité d’un non, d’une distance, d’une rupture, faisant irruption au cœur de la nature.


Constituée


Toutes les logies différentielles, à des époques historiques différentes, dans des cultures différentes, à travers des moments différents d’une même culture, fonctionnent à l’intérieur de cet unique et universel espace du logos constituant. Beaucoup, avec Lévy-Bruhl, croyaient à un état pré-logique précédant l’état logique. En fait la logique est de toujours. Seulement elle fonctionne de façon différente.

La raison s’effectue historiquement en levant les obstacles épistémologiques et pragmatiques, à travers l’évolution de l’outilité matérielle et intellectuelle. Ainsi s’actualise différentiellement la rationalité scientifique. Et l’histoire voit apparaître des géométries non-euclidiennes, des arithmétiques non-archimédiennes, des physiques non-newtoniennes, des mécaniques non-laplaciennes, des épistémologies non-cartésiennes. De continue, l’intelligibilité de la matière devient discontinue. Les référentiels spatio-temporels se déplacent de l’absolu vers le relatif. Le déterminisme lui-même glisse du côté de l’indéterminisme. Aux logiques bivalentes traditionnelles succèdent des logiques polyvalentes. La contradiction elle-même devient rationnellement féconde dans la dialectique.

La raison constituée à un moment donné n’est que contingente manifestation de l’éternelle et universelle raison constituante. Elle se manifeste dans la plasticité évolutive de ses formes historico-culturelles. Elle expérimente en soi, selon l’expression de Bouligand, le "déclin des absolus" logico-mathématiques. Elle sait qu’un acquis de la science est révisible en fonction de l’évolution de la connaissance scientifique elle-même. La raison scientifique se transforme elle-même pour s’adapter à des conditions de cohérence nouvelle découlant de sa propre évolution. La raison ne doit pas seulement transformer les données brutes de l’expérience, elle doit se transformer elle-même pour s’adapter à une expérience qui change. L’expérience scientifique change en ce sens que les solutions apportées par la science à tel ou tel problème, à tel moment donné de l’histoire, modifient les données mêmes du problème. La science élargit ainsi et modifie continuellement ses propres cadres. Le progrès des sciences coïncide avec l’évolution des formes et des principes rationnels.

A travers ces aventures historiques, la raison reste cependant immuable dans ses exigences. Quelles que soient les formes concrètes de son application, la raison demeure imperturbablement ouverture critique et exigence de rationalité. En tant que constituante, la raison reste immuablement exigence axiologique. Et c’est cette raison activement constituante, raison de toute raison historiquement constituée, qui régit universellement l’espace matriciel de l’humain, l’espace du logos.

Science constituante et science constituée

La ‘science’ n’est pas simplement la science
constituée, c’est-à-dire l’édifice imposant de l’ensemble des concepts, des connaissances, des méthodes, des lois et des théories. L’état de la science à un moment donné de sa démarche n’est jamais qu’un état relatif et révisable. Derrière les sciences constituées est à l’œuvre la science constituante, c’est-à-dire la conquête de la raison scientifique. Une aventure jamais achevée de l’intelligibilité scientifique.


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