L’homme, démiurge des significations


Il n’en est pas cependant le créateur absolu. Et il n’en peut devenir absolument le ’maître et le possesseur’. Au-delà des signifiants en sa maîtrise il y a des signifiés qui le transcendent. Matrice du spécifique humain, la parole, loin de pouvoir s’enfermer en schizo-logie, n’est féconde que grâce au souffle qui lui vient d’ailleurs.
L’homme ne peut pas créer un monde ex nihilo. L’homme est le démiurge des significations. A partir du monde tel qu’il est donné, nature, il a la possibilité de re-créer à l’infini le nouveau monde de la culture. Cette re-création s’accomplit à travers une re-structuration. A partir des structures données. Tout ce que donne la nature, en effet, du plus simple au plus complexe, est toujours, déjà, construction, structuration. Or l’homme a cette extraordinaire capacité de pouvoir disposer des structures et des rapports structuraux de la nature.

C’est en jouant avec des structures données que le chasseur préhistorique fabrique son arc. Il commence par couper, c’est-à-dire par destructurer. Couper tel arbre, telle branche, telle liane, choisis en fonction de leur élasticité, de leur souplesse et de leur résistance. Puis couper encore, décortiquer, cliver, tailler... Donner peu à peu une autre forme à ces matériaux. Ensuite nouer, tendre, nouer l’autre extrémité. Restructurer. L’arc fini, quelque chose d’entièrement nouveau apparaît au sein de la nature. Une création originale de l’homme et de l’homme seul. Aucun autre animal n’est capable de disposer ainsi de façon créatrice des structures naturelles. L’arc appelle la flèche. Et les deux s’entraînent sur la voie des perfectionnements et des innovations.

L’homme ira très loin. Il apprendra à dé-structurer plus radicalement encore les structures de la nature pour re-structurer un monde de plus en plus complexe à partir d’éléments structuraux de plus en plus simples. L’ensemble du progrès scientifique et technique est ainsi conditionné par ce double mouvement dialectiquement réciproque de l’analyse et de la synthèse, aussi bien théorique que pratique, dans l’unité indissociable d’homo faber et d’homo sapiens. Double ‘outilité’ à la fois technologique et sémantique qui fait que l’outil n’est jamais sans être aussi langage et que le langage n’est jamais sans être aussi outil.


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Un tel procédé est souvent le nôtre au cours de notre démarche. Une telle opposition des antinomies signifiantes peut donner l’impression que nous dichotomisons le réel en une sorte de dualisme. Et le recours fréquent au schématisme du double tableau ne peut que renforcer cette impression. Mais tout autre est notre intention. En dégageant les significations antinomiques, nous voulons essentiellement dégager l’ouverture d’un espace de tension dialectique entre des polarités antithétiques. Dès lors l’essentiel se passe non pas de chaque côté où les termes sont marqués, idées polaires, dans leur exclusive, mais
entre les deux, là où rien n’est marqué et où se joue l’essentiel, lieu de l’affrontement dialectique.