La science et l'Autre


La science ne peut intégrer que le même. C’est sa force. Mais c’est d’abord sa loi. Elle se nierait elle-même en accueillant l’autre en tant qu’autre. Par exemple, l’étrange, la liberté, les valeurs, le mystère, le sens, la transcendance...

La science se construit et se totalise en postulant un certain espace d’intelligibilité. Cet espace est nécessairement
totalitaire; rien ne doit lui échapper. Cet espace doit être cohérent; c’est le même type d’intelligibilité qui le régit de part en part. Cet espace est homogène; il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural; il ne porte pas sur l’être mais sur la structure seulement. Cet espace est déterministe; il est exclusivement régi par la nécessité des liens. Cet espace se veut objectif; il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé de toute projectivité et de toute ‘intention’.

Ce n’est que dans la clôture d’un tel espace que la cohérence peut se conquérir. La science ne peut pas affirmer au-delà d’elle-même. Sa cohérence étant
interne et interne seulement, elle s’interdit de porter sur l’absolu. Ses vérités sont fondamentalement hypothético-déductives. C’est-à-dire suspendues à un conditionnel. Si... alors... Si notre univers correspond effectivement aux représentations et aux théories que nous pouvons en avoir, alors...
De part en part cet espace est régi par un seul et même ordre. Il ne peut qu’exclure, c’est-à-dire renvoyer hors de la science, comme non-scientifique, toute diversité d’
ordres différents. C’est ansi que le savant Pascal transcende la science en parlant de la distance infinie des corps aux esprits... et de la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité...

A l’intérieur de son espace, la science est démarche discursive logiquement et rationnellement cohérente. C’est cette cohérence qui est garante de sa vérité. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est un ‘discours’ construit, fruit d’un travail rationnel. La vérité de cette construction ne lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche, progressive, vers la cohérence. La science en marche, c’est-à-dire la science ‘constituante’ derrière la science ‘constituée’, est à elle-même sa propre vérification. La raison scientifique opère ainsi, critiquement, sa propre validation.

A l’intérieur de son espace la science peut fonctionner valablement, indépendamment des
béances qui s’ouvrent derrière ses matériaux, derrière ses méthodes et derrière ses lois de construction. Bref, on peut être savant sans angoisse métaphysique par rapport à son domaine scientifique. La science peut continuer à fonctionner même lorsqu’une crise affecte ses fondements. Ces béances sont pourtant infiniment pertinentes.