La science


La science est une construction logiquement et rationnellement cohérente qui tient sa vérité et sa certitude de cette cohérence elle-même. La science est une construction. Elle n’est pas illumination d’un mystère transcendant. Elle n’est pas non plus reflet ou photographie du réel. Elle est construction au sens passif et actif du terme. Non pas entité absolue mais fruit d’un travail; et d’un travail humain.

La vérité de cette construction ne lui vient ni de sa conformité au ‘réel’, ni de son efficacité pratique, mais de sa propre démarche, dialectiquement progressive, vers la cohérence logique et rationnelle. La science en marche est à elle-même sa propre vérification. Il y a donc une démarche critique interne au processus totalisant qui garantit la vérité du processus lui-même. La raison scientifique opère ainsi, critiquement, sa propre validation.

La science se construit et se totalise en postulant – postulare: demander qu’on lui accorde – un certain espace d’intelligibilité. Cet espace est totalitaire: rien, en droit, n’échappe à cette intelligibilité, même si, de fait, provisoirement, il reste des zones d’ombre ou de mystère. Cet espace est cohérent: le même type d’intelligibilité le régit de part en part. Cet espace est homogène: il n’y a pas de rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural: ne porte pas sur l’être mais sur la structure; tout est articulable, désarticulable et réarticulable, analytiquement et synthétiquement, inductivement et déductivement, selon des rapports calculables. Cet espace est déterministe: les rapports entre les parties et entre le tout et les parties sont nécessaires et se traduisent par des relations logico-mathématiques. Même l’ ‘indéterminisme’ est traité de façon déterministe. Cet espace est objectif: il porte strictement sur un ‘ce que’, exclusif de tout ‘projet’ et de toute ‘intention’. Dans un tel espace les assertions sont fondamentalement hypothético-déductives.


 Raison 05.jpg


La démarche scientifique postule un certain  
espace d'intelligibilité. Cet espace est cohérent; c’est le même type d’intelligibilité qui le régit de part en part. Cet espace est homogène; il ne connaît aucune rupture d’intelligibilité. Cet espace est structural; il ne porte pas sur l’être mais sur la structure seulement. Cet espace est déterministe; il est exclusivement régi par la nécessité des liens. Cet espace se veut objectif; il porte strictement sur un ‘ce que’ dépouillé de toute projectivité et de toute ‘intention’.

Cet espace que la science ne peut pas ne pas se donner, sous peine de se nier elle-même, recouvre-t-il la totalité de tout espace possible de l’intelligibilité ? La totalisation ainsi construite par la science s’identifie-t-elle à la totalité absolue ? Une telle prétention a naguère été revendiquée par les naïfs présupposés métaphysiques du scientisme. La critique ne peut pas ne pas dévoiler la totalisation scientifique comme elle-même englobée dans un englobant qui toujours la déborde et qu’elle n’arrive jamais à englober.

Le ‘régionalisme’ est tentation permanente de l’esprit humain. Le ‘cosmos’ est toujours à la mesure de notre possible. Quelle que soit la dimension de notre totalisation. Qu’il soit limité par l’horizon visible, etc. Matériellement et épistémologiquement. Nous partons d’un point, nous imaginons une limite – ou une illimite ! – en continuité, et nous remplissons l’entre-deux. Le ‘tout’, en fait à notre mesure. Notre possible nécessairement totalise. Notre raison totalise. Notre impossible possible est la critique de la critique à l’infini.


 Raison 07.jpg


Les Grecs ont fondé la mathématique et posé l’idéal mathématique comme principe de toute science. Paradoxalement la valeur même de leur découverte allait jouer comme obstacle et comme limite. Telle était la séduction de l’
idée que toute compromission avec son ’autre’, c'est-à-dire le réel concret, semble impensable.
Le lent accès des différents domaines au statut scientifique en témoigne.

La science ‘constituante’ provoque sans cesse la science ‘constituée’ en avant d’elle-même. Dans son évolution d’ensemble, la science progresse dialectiquement. L’histoire des sciences est l’histoire mouvementée de victoires remportées sur la contradiction. Une vérité scientifique est chaque fois une contradiction (provisoirement) surmontée. En attendant de rencontrer une nouvelle contradiction qui l’obligera à se dépasser. La perspective d’une science qui avancerait en ligne continue par simple ’accumulation’ répond à une image naïve. Ce sont les crises qui sont motrices du progrès scientifique. Le progrès des sciences signifie quelque chose comme une révolution permanente.


 Raison 09.jpg


La conduite du logos dans l’intelligence du réel concret procède
dialectiquement entre les deux polarités hétérogènes que sont d’une part, le donné naturel et d’autre part, l’idée. Un triple moment régit le processus expérimental. Le fait suggère l’idée. L’idée dirige l’expérience. L’expérience juge l’idée.